LE CAPITAINE BERTRAND
mourut, capitaine en retraite, il y a une quinzaine d'années, à Châteauroux.
Cet original, pendant son court séjour à Mostaganem, m'avait pris en affection et voulait absolument m'avoir dans son escadron. Je tremblais qu'il ne m'obttnt. Heureusement il pensa à autre chose et je restai au 2* escadron, avec le bon capitaine Tailhan, un brave homme chargé de famille et sans aucune fortune, qui a dû rester toute sa vie capitaine, car, quinze ans plus tard, devenu moi-même lieutenant-colonel du i*' de chasseurs d'Afrique, je le retrouvai capitaine adjudant de place à Oran. D'ailleurs, pendant cette expédition, il resta à Misserghin et fut remplacé par le lieutenant Thurot, qui lui-même céda ses fonctions d'officier de peloton à mon camarade Curély, plus ancien que moi comme sous-officier. Il était, je l'ai déjà dit, le fils du cavalier légendaire du premier Empire, resté, comme son père, trop longtemps dans les grades inférieurs.
Nous partîmes de Mostaganem vers la fin de septembre. J'étais équipé tant bien que mal. On m'avait donné un très bon cheval, provenant d'un spahi entré à l'hôpital. Je m'étais procuré un burnous rouge, une veste et un pantalon de toile. Le voisinage d'Abd-el- Kader, qui nous guettait avec toutes ses forces, nous rendait prudents, et on passait les nuits à faire des patrouilles [autour du camp. La colonne se dirigea d'abord vers l'est, sur l'Oued-Illil. Puis, se redressant vers le sud, elle tourna les positions occupées par l'ennemi et, franchissant l'Atlas Tellien, elle se retrouva dans la grande plaine de Ghréis. L'Émir, qui avait pénétré les intentions du général Bugeaud, fit alors refluer sa cavalerie vers Mascara, afin de nous disputer le passage de rOued-Maoussa. Nous eûmes, à cet endroit, le 8 octobre, un grand combat de cavalerie, où les réguliers d'Abd-el-Kader se comportèrent très bravement, car il fallut les charger plusieurs fois à fond pour les
contraindre à une retraite qu'ils exécutèrent en bon ordre et lentement.
Nous fîmes des pertes sensibles. Le 2* de chasseurs d'Afrique, le plus éprouvé, perdit six sous-officiers, qui furent enterrés sur le champ de bataille. Nous assistâmes tous à leurs obsèques, et l'un de leurs camarades, M. Laperrine d'Hautpoul, un beau maréchal des logis chef à taille élancée et à figure caractéristique, prononça sur leur tombe quelques paroles empreintes d'une mâle éloquence. Bien longtemps après, j'inspectais la section de cavalerie de Saint-Cyr, lorsque je vis venir à moi un bon gros propriétaire, orné d'un aimable ventre et d'une figure placide, qui me recommandait son fils, lieutenant instructeur à l'école. C'était mon ancien frère d'armes du combat de l'Oued-Maoussa. Son enfant fut nommé capitaine au i*'de chasseurs d'Afrique, passa au Tonkin, fut grièvement blessé à l'affaire de Bac-Lé, où ses hommes et lui se conduisirent héroïquement, revint en France pour se faire soigner, et mourut en y arrivant. Pauvre garçon !
A cette affaire de l'Oued-Maoussa, un de nos sousofficiers. Prussien de naissance et servant dans les spahis sous un nom indigène, échappa miraculeusement à la mort. Pendant qu'il galopait à la manière arabe, c'est-à-dire debout sur ses larges étriers, une balle, pénétrant de haut en bas par le siège de sa selle, cassa les reins à son cheval, en trouant les plis nombreux de sa culotte bouffante. S'il était resté collé à la selle, comme les cavaliers français, il aurait reçu cette balle dans le bas-ventre.
L'histoire de ce sous-officier mérite d'être racontée. On m'amena, un jour, pendant que j'étais fourrier au 2* escadron , un soldat de la légion étrangère à immatriculer dans le régiment, sous un nom indigène. Le nom de Mohammed-Ouled-Caïd-Osman me passa par la tête, et je lui en fis cadeau. Il fut bientôt connu
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et aimé de toute l'armée, et ses nombreux amîs, trouvant son nom trop long, ne l'appelèrent plus que Caïd- Osman, et même, plus familièrement, le Caïd. Il ne parlait jamais de son passé. On racontait qu'il s'appelait Jaeger, qu'il avait été lieutenant de cuirassiers dans la garde prussienne et qu'il avait dû abandonner sa famille et son pays, pour avoir tué en duel le major de son régiment. Il était venu prendre du service dans notre légion étrangère, où l'avait trouvé le prince Puckler- Muskan, qui l'avait pris pour secrétaire et l'avait récompensé en le faisant admettre dans les spahis. Le Caïd- Osman était un beau type d'officier allemand, grand, fort, un peu lourd, physionomie placide et joviale tout à la fois, longues moustaches et épaisse barbe châtain fauve. Il poussait la bravoure et la générosité à leurs dernières limites, et ne savait pas se contenir devant une mauvaise action. Parmi les sous-officiers venus de la Garde royale au régiment et portant le double galon, figurait un nommé Fonblanc, des lanciers de la Garde, un bretteur de profession qui chercha querelle à un de ses collègues, petit blondin aux manières de jeune fille, nommé Buisson de Berlières, qui avait servi cependant comme officier dans les troupes de don Miguel, en Portugal. Le pauvre petit fut tué par Fonblanc d'un coup de sabre qui lui ouvrit l'estomac. L'impression causée par cette mort fut d'autant plus pénible que Fonblanc en faisait parade, en triomphait sauvagement. Caïd- Osman se chargea de la venger. Rien n'était plus facile que d'avoir une querelle avec Fonblanc. Le Caïd s^arrangea pour être l'offensé. Le duel eut lieu au pistolet à quinze pas. Le sort favorisa Fonblanc, qui tira le premier, et le Caïd, bien effacé, reçut une balle qui lui fit quatre trous à travers les fesses. Fonblanc s'en allait déjà, croyant l'affaire terminée ; le Caïd le pria d'attendre et lui mit sa balle en plein cœur. Il n'eut jamais d'autre querelle au régiment. Du reste, il faisait preuve
d'une douceur qui s'alliait avec une originalité de langage rendue tout à fait piquante par ses germanismes. Il arriva vite au grade de lieutenant, au titre indigène, mais ne le dépassa jamais. D'ailleurs, il s'en souciait médiocrement, et préférait au service régulier du régiment les expéditions, auxquelles il trouvait toujours moyen de prendre part en se faisant attacher, grâce à sa popularité militaire, à un état-major quelconque. En dehors des aventures de guerre, sa seule passion était la chasse. Il avait la spécialité de fournir de gibier de toute sorte la table des états-majors. Il fit la campagne de Crimée comme officier d'ordonnance du général Morris, la guerre d'Italie comme attaché au général Guyot de Lesparre. Le général de Laumière l'emmena au Mexique. C'est là que le Caïd termina sa vie aventureuse, au moment où, réconcilié avec sa famille et gracié par son roi, il allait pouvoir rentrer dans son pays. Caïd-Osman venait de se mettre à la disposition du remplaçant du général Laumière, mort brusquement des suites d'une blessure reçue à l'attaque du pénitencier de Puebla, lorsque, à l'assaut meurtrier d'un des pâtés de maisons de cette ville, il reçut une balle qui pénétra dans la poitrine après lui avoir fracassé l'épaule. On l'aurait peut-être sauvé en lui désarticulant cette épaule. Il préféra mourir.
Le combat de l'Oued-Maoussa, en nous ouvrant la route de Mascara, n'avait pas désorganisé les forces de l'Emir, qui nous serrait toujours de très près. Mais notre arrivée sous les murs de la place nous donna quelque répit dont, pour ma part, j'avais grand besoin. On sait que l'administration ne s'occupait jamais de la subsistance des spahis. La troupe vivait comme les Arabes, et les cadres organisaient leur popote à leur guise. Quand j'étais revenu au régiment, tous les arrangements étaient pris; moitié par insouciance, moitié par amour-propre mal placé, je m'étais décidé à me
NOURRI D'ESCARGOTS. tap
tirer d'affaire tout seul, sans autre aide que mon ordonnance. Cette combinaison fut déplorable, et je ne vécus guère que de privations, ce qui est un régime peu réconfortant. Je n'avais généralement pour dîner que des escargots cueillis sur les buissons, autour du bivouac, et cuits sur la braise du feu de campement. Avec cela, pas un sou dans la poche, le prêt étant toujours en retard et soumis à des retenues qui en absorbaient la majeure partie. Je menais une vie de mendiant qui ne voudrait pas mendier.
Nous étions arrivés à Saïda vers le milieu d'octobre, après avoir subi une attaque de nuit où il avait fallu tout le sang-froid du général Bugeaud pour calmer les troupes surprises.
Nous n'avions trouvé à Saïda que les murs déserts, et le général avait décidé qu'on y resterait quarantehuit heures, pour laisser au génie le temps de les faire sauter. Le temps était très beau et encore chaud. Je crus que c'était le moment de faire ma lessive, c'est-àdire de laver les deux chemises que j'avais emportées, l'une sur moi et l'autre de rechange. Toutes deux réclamaient impérieusement cette opération que je ne pouvais confier à un soldat, n'ayant pas de quoi le payer. Je me mis nu jusqu'à la ceinture et je plongeai mon linge dans l'eau pure d'un ruisseau. Peu renseigné sur l'importance du rôle du savon, je crus que des frictions énergiques exercées au moyen d'une pierre y suppléeraient. Mes deux chemises arrivèrent à l'usure avant de passer par la propreté. Il était cinq heures, le temps franchissait, lorsque j'entendis tout à coup les trompettes sonner « à cheval ». II s'agissait de surprendre, par une marche de nuit, la tribu des Sdamas, qui avait fourni des guerriers à l'émir et qui était campée à notre portée.
Surpris tout le premier, je courus au camp, en enfilant une de mes chemises mouillées et en tordant éner-
giquement Tautre. On partit et, avec la nuit, arriva une petite pluie fine qui entretenait doucement la bonne humidité de ma chemise. Au jour, nous découvrîmes l'emplacement occupé par les Sdamas, qui avaient eu la fâcheuse idée de chercher leur salut dans la fuite.
On nous lança à leur poursuite. Mon cheval était excellent; mais il gagnait à la nnain, et j'avais toutes les peines du monde à le tenir. En galopant, il frôla un arbre dont je vis venir sur moi les basses branches. Je baissai vite la tête, mais une branche happa mon burnous qui, bientôt, n'apparut plus à mes regards mélancoliques jetés en arrière que comme une loque lamentable et déchirée, flottant au gré du vent. De sorte qu'il ne me resta plus que ma veste et mon pantalon de toile. La razzia importante que nous fîmes ce jour-là sur les Sdamas ne me consola pas de ce désastre personnel. D'autant plus que les guerriers qui avaient, pendant l'été, fait l'office de moissonneurs, durent immédiatement se transformer en bergers et même en chiens de berger.
Nous passâmes toute la journée à lutter contre les innombrables bêtes que nous avions capturées , et qui avaient l'air de détester les chrétiens presque autant que les détestaient leurs maîtres. Avec une fidélité qui confinait au patriotisme, tous ces animaux s'obstinaient à marcher sur les traces de la tribu en fuite. Ils se pelotonnaient, tourbillonnaient sous les coups de matraque. Il fallut les charger comme s'ils eussent été des Arabes. Ce soir-là, en rentrant au bivouac, j'eus pour tout potage un morceau de biscuit et un verre d'eau sucrée. Je dus m'étendre, le ventre creux, dans la boue, en veste et en pantalon de toile, sans oser emprunter à mon cheval sa couverture, car le colonel ne plaisantait pas sur ce chapitre-là, et il rôdait lui-même la nuit dans le campement, pour voir si tous nos chevaux avaient les reins couverts, et pour punir sévère-