UN CONVOI D'ANES
et la joie de devenir l'ami de ce héros, de cet admirable soldat, aussi grand dans la captivité que dans les combats, qui rappela par son stoïcisme et sa grandeur d'âme la sublime figure de saint Louis, prisonnier, lui aussi, sur cette terre d'Afrique. Le général reçut par l'entremise des parlementaires plusieurs lettres de lui, écrites nécessairement avec une extrême prudence, ayant pour but ostensible de réclamer des secours pour ses compagnons de captivité, mais contenant toujours des renseignements déguisés, dont nous faisions notre profit. De son côté, de Mirandol a gardé, comme une relique, un pantalon d'uniforme dont le général s'était démuni en sa faveur pendant cette campagne.
Bientôt, d'ailleurs, les cavaliers réguliers de l'Émir subirent de telles pertes qu'il devint impossible de les approcher. Yusuf, fécond en stratagèmes, avait fait prendre sur les cadavres qu'ils avaient laissés des uniformes qu'il donnait à ses spahis. Ces faux réguliers engagaient un simulacre de combat avec nos extrêmes arrière-gardes, et attiraient les vrais qu'on enlevait lestement. 11 fallut vite renoncer à cette feinte, découverte par les Arabes. Alors, nous formâmes une petite association entre quelques sous -officiers de spahis pour tenter des coups de main, la nuit, sur les grand'gardes d'Abd-el-Kader. Sous la conduite d'un adjudant du régiment. Alsacien de naissance, nommé Nottinger, nous nous glissions comme des serpents, et nous sautions sur les sentinelles arabes. Quand on était découvert, on jouait du fusil. Une nuit, je m'en souviens, nous enlevâmes le chef , l'agha de la cavalerie de l'Émir, Si-Mocktar. Pour l'avoir, il fallut lui envoyer une balle qui lui cassa un bras. Nous l'emmenâmes au camp. On l'amputa. Il guérit et devint un allié fidèle. Nous payâmes, d'ailleurs, très cher sa capture, car nous perdîmes, cette nuit-là, un bon camarade, un
sous-officîer nommé Rativet, ancien maréchal ferrant, d'une bravoure incomparable. Il reçut dans la cuisse une balle qui pénétra dans le ventre. On ne pouvait lui donner les soins nécessaires, et le malheureux suivit la colonne dans un cacolet, sur un mulet, au milieu d'indicibles souffrances qui nous mettaient à tous les larmes dans les yeux. Il mourut en route, et, particularité navrante, en rentrant à Mascara, le général trouva dans les plis que lui apportait le premier convoi de ravitaillement, amené d'Oran par le général Bedeau lui-même, un avis officiel lui annonçant que ce pauvre Rativet était nommé chevalier de la Légion d'honneur.
Le général, qui voulait reconnsdttre les services que lui rendaient journellement les spahis, en renvoyant la croix au ministre, demanda qu'elle fût donnée à un sous-officier du régiment, et pria le colonel de remplir le nom laissé en blanc. Yusuf inscrivit le mien. « Non, répondit le général. Du Barail est jeune. Si on lui donne la croix maintenant, au lieu de lui faire rattraper le temps qu'il a perdu en ne passant pas par l'école, cela retardera sa promotion. Nous le proposerons comme sous-lieutenant, dans un travail complet sur les récompenses. Donnons la croix à un vieux sous-officier dont la carrière est limitée, b On décora donc un maréchal des logis nommé Cousin, vieux serviteur qui n'arriva qu'au grade de chef d'escadron au g* dragons, où je le retrouvai quand j'étais moi-même colonel du i*' de cuirassiers et officier de la Légion d'honneur. La croix m'aurait bien fait plaisir alors, car elle était rare parmi les sous-officiers, et j'accueillis sans enthousiame la décision du général, qui fut pourtant très avantageuse pour moi, ainsi qu'on le verra.
Ce convoi de ravitaillement, qui nous arriva vers la fin de janvier, termina la première partie de la campagne, la lutte contre Abd-el-Kader en personne. Le général Bedeau qui le commandait nous fit l'effet que
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produisît la colombe sur les habitants de TArche. Il ne nous apportait pas seulement des objets indispensables ; il nous apportait encore des nouvelles de France, des lettres de nos familles dont nous étions privés depuis plus de deux mois. De loin en loin, le général de Lamoricière envoyait, à tout hasard et à prix d'or, un Arabe qui, déguisé en mendiant, s'en allait avec les correspondances de Tétat-major, écrites sur papier pelure , roulées et renfermées dans un bâton creux. J 'avais même obtenu la faveur d'envoyer, par ce moyen , à mes parents quelques lettres qui leur parvinrent exactement. Mais, si on savait quelque chose de nous, nous ne savions rien des êtres chers, et rien n'est démoralisant comme cette ignorance.
Le général Bedeau, son convoi déposé, reprit la route de Mostaganem, enfin ouverte par nos premiers succès. Le temps était devenu affreux, et sa colonne, surprise dans la plaine de l'Habra par une tourmente de neige, faillit y rester. Elle perdit des hommes et des mulets, morts de froid et de misère, et rentra à Mostaganem dans le plus complet désordre.
Ce ravitaillement avait surexcité encore, si c'était possible, le moral de notre petite armée, et nous entamâmes avec une ardeur nouvelle la seconde période de la campagne, compliquée par les intempéries, et qui nous obligea à un surcroît d'activité, car les courses devenaient plus longues pour porter le coup de grâce aux tribus, épuisées et abandonnées par Abd-el-Kader.
Leur résistance manqua désormais de cohésion et d'efficacité. Mais il fallait les atteindre. Et comme, au fur et à mesure de nos progrès, les tribus voisines de Mascara s'étaient enfuies, nous devions maintenant aller chercher les insoumis dans le lointain, par des marches de nuit interminables et exténuantes, déjouant leurs ruses à force de vitesse. Il nous est arrivé de rester trente-deux jours par monts et par
vaux, n*ayant emporté que deux jours de vivres, sans recevoir le moindre ravitaillement, vivant exclusivement sur le pays et exécutant par semaine jusqu'à quatre razzias, précédées d'autant de nuits sans sommeil.
Les fantassins finissaient par dormir en marchant. Les spahis dormaient dans leurs hautes selles, comme dans un lit, bercés par le pas régulier du cheval barbe. Mais les sous-officiers ne dormaient pas, puisqu'ils faisaient perpétuellement le tour de la colonne en marche.
Une nuit, comme une des haltes horaires semblait se prolonger plus que de coutume, Yusuf m'envoya voir ce qui se passait à la tête de la colonne. Il n'y avait plus de colonne. Nous n'avions devant nous que trois pelotons. Le chef du premier de ces trois pelotons s'était rendormi lorsqu'on était venu lui dire de faire lever ses hommes, étendus pour se reposer, et la colonne était partie.
Yusuf, à qui je vins rapporter ce fait extraordinaire, ne voulut pas me croire et envoya un adjudant pour le vérifier. Il dut se rendre à l'évidence, et, prenant le commandement de ce débris de colonne, il le porta en avant, sans savoir où il allait. Le général, de son côté, avait été informé très vite de l'accident ; mais plutôt que d'indiquer sa marche par des signaux, il s'en fia à/ son étoile, la seule qui brillât du reste, et au jour, les deux tronçons de la colonne se retrouvèrent à temps pour atteindre le but fixé d'avance.
Dans ces razzias, où nous perdions peu de monde, il était rare que les spahis ne profitassent pas de quelque aubaine. Pendant que les fantassins récoltaient du blé, les cavaliers se lançaient à la poursuite des mulets et des chevaux, chargés d'objets plus précieux. On leur abandonnait la moitié de leurs prises. On vendait l'autre moitié à l'encan, à la a Bab Allah I » à la
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a Aftel Kéhrîm ! » comme disent les Arabes. Des sommes ainsi réalisées on faisait deux parts : l'une qu'on abandonnait aux officiers, pour les indemniser des frais supplémentaires que leur coûtait la campagne; l'autre qu'on versait dans la caisse du régiment, pour augmenter le bien-être du soldat, remplacer les objets perdus et accroître le prix d'achat des chevaux.
Au mois de mars, une tribu des Sdamas réfugiée sut les hauts plateaux, à l'est de Saïda, nous entraîna dans une aventure des plus dramatiques. Le général était arrivé avec ses troupes sur leur campement, et l'avait saccagé. Puis il s'était installé à quelque distance, pour paiiser la nuit, et nous espérions bien dormir tranquilles, lorsqu'on vint faire prendre les armes aux deux bataillons du colonel Renault et aux spahis, pour les lancer aux trousses des débris de la tribu qui fuyait. A peine étions-nous partis que le temps se mit au froid, et, quand le matin arriva, le froid se compliqua d*un brouillard glacial. Yusuf lança des éclaireurs de tous les côtés, et bientôt nous fûmes sur les traces de l'émigration. Mais tout à coup il se produisit un phénomène atmosphérique assez rare en ces pays. La neige commença à tomber, épaisse et persistante, recouvrant la terre d'un linceul, nous empêchant d'y voir à quatre pas devant nous, et nous cachant non seulement le chemin qu'avaient pris les malheureux Arabes, mais celui par lequel nous pouvions nous-mêmes retourner au camp. Yusuf rallia tout son monde pour battre en retraite, car continuer, c'était s'exposer à un désastre. Nous nous aperçûmes alors, avec effroi, qu'il manquait à l'appel une section de voltigeurs du ly léger, commandée par le lieutenant Deligny, et quelques spahis. Les spahis pouvaient s'en tirer, mais les malheureux voltigeurs, qu'allaient-ils devenir, au milieu de cette tourmente, sans vivres, sans appui, sans secours? Rien ne répondait à nos feux de salve, à
nos appels de clairon, et la nuit tombait. Un de nos prisonniers arabes nous offrit alors de nous conduire au camp français, si on lui rendait la liberté. On accepta, et cet homme nous ramena au bivouac du général de Lamoricière, qui était lui-même très inquiet sur nous. Ce bivouac présentait un aspect lugubre, avec ses hommes grelottant sans feu, ses tentes enfouies sous la neige, et la tristesse générale s'augmentait encore des regrets que nous causait le sort de nos pauvres camarades, jugés irrémissiblement perdus.
La nuit fut lamentable. Dix-sept hommes, et presque tous les convoyeurs arabes, moururent de froid. J'avais pris, dans la razzia, un mulet chargé d'un immense tapis de laine. Yusuf, Fleury et moi, nous nous y roulâmes et nous dormîmes tous les trois au chaud, comme des bienheureux. Au réveil, le général envoya au colonel une bouteille de Champagne qui nous fit un plaisir énorme. Le temps se remettait un peu. Nous nous attendions à rétrograder rapidement sur Mascara pour nous refaire. Le général poussa en avant, estimant que, si nous avions souffert, les Arabes en fuite, emmenant femmes, enfants, vieillards, avaient beaucoup plus souffert encore. Il nous fallut traverser le terrain sur lequel nous avions exécuté notre razzia. C'était épouvantable ! Il y avait là des femmes, des enfants abandonnés et raidis par le froid. A côté des cadavres, des bêtes de somme mortes sous le fardeau.
Nous arrivâmes harassés, et très tard, à la petite ville de Frendah, heureux de nous reposer pendant trente-six heures dans ses maisons abandonnées, dont l'une s'écroula, d'ailleurs, sur une section d'infanterie, qui perdit, dans cet accident, quelques morts et quelques blessés. Le lendemain matin, quelle ne fut pas notre surprise, et quelle ne fut pas notre joie de voir arriver nos bons voltigeurs du lieutenant Deligny, en parfait état et sans qu'il leur manquât même un fourreau de