RETOUR TRIOMPHAL
Mascara fortement entamées, sinon évaporées. Mais il n^y eut pas de désordres sérieux.
Des récompenses plus solides furent accordées à tous les degrés de la hiérarchie. Le lieutenant-colonel Pélissier fut nommé colonel, ainsi que le lieutenant-colonel Renault, qui remplaça au 6* léger le colonel Thierry, vieux soldat de l'Empire, nommé maréchal de camp et conservé pour commander Oran, où il devait faire régner la plus exacte discipline. Le lieutenant-colonel Géry restait à Mascara comme colonel, ayant auprès de lui, comme chef de bureau arabe, le capitaine d'artillerie Charras, que la politique devait perdre un jour. Homme de très haute intelligence d'ailleurs, mais trop convaincu de ses mérites pour en admettre chez les autres. Il ne pouvait tolérer aucune supériorité, pas même celle de Napoléon I", à qui il donna des leçons de tactique dans un opuscule sur Waterloo, laissant entendre que l'Empereur ne connaissait pas grand'chose au métier de général en chef. Ce Charras avait un trait dans l'œil; il louchait, a Voyez-vous, me disait un jour, à propos de lui, le général de Martimprey, il ne faut jamais se fier aux gens qui n'ont pas les yeux droits. Ils louchent du cerveau. 9
Enfin Yusuf était nommé colonel. Et pour finir par une note personnelle cette énumération, j'étais proposé par le colonel Pélissier pour une sous-lieu tenance, et gratifié, par le général de Lamoricière, d'un numéro qui devait hâter ma nomination.
Ce n'est pas tout. Les spahis étaient au pinacle. Leur conduite à Mascara leur avait ramené toutes les sympathies. Loin de réduire leur effectif, on l'augmentait en y versant toute la cavalerie irrégulière, et les Gendarmes maures du capitaine d'Allon ville, nommé chef d'escadrons, et les Mouckalias du capitaine Walsein-Esterhazy, nommé également chef d'escadrons. Nous trouvâmes à Oran l'ordonnance royale de réor-
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ganisation qui nous portait à vingt escadrons, sous les ordres de Yusuf , investi d'un commandement sans précédent et presque égal à celui d'un général de division de cavalerie indépendante. Ces escadrons étaient ainsi répartis : six dans la province d'Alger, six dans la province d'Oran et huit dans la province de G)nstantine, quatre à B6ne et quatre à Constantine. Yusuf avait sous ses ordres deux lieutenants-colonels, un major et dix chefs d'escadrons. C'était superbe.
L'ordonnance royale de formation était accompagnée d'une autre ordonnance qui pourvoyait aux hauts grades du corps. Le nom du commandant de Montauban n'y figurait pas. C'était pour lui, après six années de grade, une disgrâce irréparable. C'était sa carrière décapitée. Yusuf, envers qui il avait tant de torts, se comporta, en cette triste circonstance, d'une façon tout à fait royale. Un matin, Fleury et moi, nous nous rendions à la mosquée de Kerguentah pour déjeuner avec les lieutenants et sous-lieutenants du 2* de chasseurs d'Afrique qui nous avaient invités, lorsqu'un domestique nègre remit à Fleury une lettre de Mme de Montauban qui le priait de passer chez elle, à ses premiers moments de liberté. Après déjeuner, Fleury fit part de cette lettre à Yusuf.
— Elle veut que vous aidiez son mari à faire la paix avec moi, dit aussitôt le colonel. Si c'est cela, vous pouvez lui dire que je suis prêt à tout oublier.
Yusuf ne se trompait pas. Mme de Montauban fit à Fleury une peinture navrante de la situation où la disgrâce de son mari allait mettre sa nombreuse famille : C'est la ruine pour nous, dit-elle. Mon mari reconnaît tous ses torts. Si le colonel ne nous tend pas une main secourable, nous sommes perdus.
— Le colonel y est tout disposé, madame.
— Oh ! alors je vais avertir mon mari, à Misserghîn, et il se rendra demain chez le colonel, pour le remercier.
RÉCONCILIATION.' i6i
Yusuf, aussitôt prévenu, répondit qu'il prendrait lui-même les devants. Et le lendemain, je vis ces deux hommes que j^aimais, arriver à cheval au-devant l'un de l'autre, sur la route de Misserghin, et se tendre la main.
— Ne parlons pas du passé, mon cher Montauban, dit Yusuf, le premier. Oublions nos torts réciproques, pour ne nous souvenir que de Tamitié qui nous liait jadis et qui va reprendre, plus intime que jamais. Puis, tirant de sa poche un écrin qui contenait une très jolie montre de femme : a Je désire, dit-il, que vous fassiez accepter cette montre à Mme de Montauban ; elle lui rappellera l'heure à laquelle nous sommes redevenus les bons amis que nous n'aurions jamais dû cesser d'être. » Au petit Charles de Montauban, qui était notre coqueluche à tous, qui parlait l'arabe, portait le costume indigène et montait à cheval comme un fils du pays, le colonel fit présent d'une housse de selle en maroquin brodé d'or, qui était le produit le plus perfectionné de l'industrie tunisienne. Il ne s'en tint d'ailleurs pas à ces bonnes paroles. Quelques jours après, le gouverneur général venait à Oran , et Yusuf fit tant et si bien auprès de lui qu'il en obtint la nomination du commandant de Montauban, comme lieutenant-colonel au I*' de chasseurs d'Afrique, d'où il revint bientôt au milieu de nous par permutation.
Ces quelques jours de repos furent délicieux. On en profita pour réparer et refaire l'équipement et le harnachement, remplacer les bêtes que nous avions usées par de superbes chevaux de guerre achetés libéralement par une commission dont j'étais le secrétaire. La soumission des tribus rendait notre recrutement facile, et en quelques jours, il y avait à Oran quatre splendides escadrons de spahis, habillés de neuf et composés d'hommes bronzés par la guerre. C'était un spectacle admirable dont je ne pouvais pas me lasser.
i6a MES SOUVENIRS.
Le général Bugeaud n'était venu à Oran que pour prendre en personne le commandement des troupes de la division, afin de les mener au-devant des troupes de la division d'Alger. Il espérait, par cette grande démonstration, succédant à la campagne de Mascara, achever la pacification du pays entre Oran et Alger. Précédée et éclairée par une brillante cavalerie indigène que commandait l'agha des Douairs et Smélahs, le général Mustapha-Ben-Ismaïl, la colonne expéditionnaire toucha à Mostaganem, et, dans les premiers jours de mai, elle remontait la belle vallée du Cheliff. Après quelques corrections infligées aux Beni-Zérouals et aux Beni-Zentés, tribus indépendantes établies à l'embouchure de ce fleuve, elle fit halte au confluent de rOued-Foddah et du Cheliff, à côté de ruines romaines appelées El-Esnam. Le gouverneur général projetait de fonder là, un an plus tard, une ville qui devait s'appeler Orléansville. A ce bivouac, nous fûmes rejoints parles troupes qui arrivaient d'Alger par Blidah, sous le commandement du général Changarnier.
Lorsqu'elles arrivèrent, l'attention, la curiosité, la sympathie de toute l'armée furent surexcitées au plus haut point. Elles amenaient avec elles un jeune officier d'état-major que je contemplais avec avidité, avec qui je devais plus tard être étroitement lié, et dont le nom était devenu subitement populaire dans toute l'Algérie. C'était l'officier dont nous avions appris l'enlèvement, en arrivant à Mascara, l'officier que nous avions cru mort, dont nous avions connu plus tard le salut, dont nous nous étions si souvent occupés ; c'était le prisonnier des Arabes; c'était le lieutenant de Mirandol. Il y avait alors, à Alger, un vicaire général plein de zèle et de dévouement : l'abbé Suchet. Il s'était mis en tête de délivrer les prisonniers tombés dans les mains d'Abd-el-Kader, et dont Mirandol était le chef, la sauvegarde, le consolateur et le soutien.