CANROBERT
gue, Mellinet, promu lieutenant-colonel. II était déjà populaire dans Tarmée d'Afrique, autant par son imperturbable bravoure que par cet amour du soldat qui a marqué sa longue et glorieuse carrière. Le mot de c famille » appliqué à l'armée est d'une justesse extrême, car le métier militaire, par la communauté des peines et des joies, développe parmi ceux qui l'exercent tous les sentiments qui caractérisent la famille. II y a dans l'armée, comme dans la famille, des haines farouches; mais, par compensation, il y a des fraternités tendres et des paternités touchantes. Les frères d'armes s'aiment comme des frères dénature, et, chez le chef digne de son rang, éclosent de véritables entrailles de père.
Tel a toujours été Canrobert. Tel il m'apparut alors déjà, lorsque, appuyé sur le bastingage du bateau, livrant au vent d'Afrique sa longue chevelure, qui flottait comme une crinière autour de sa belle figure léonine, il écoutait et encourageait le babil du sousofficier de spahis. Tel il m'apparatt encore aujourd'hui, après plus d'un demi-siècle, lorsque, courbé sous le poids des ans et de la gloire, il vient familièrement s'appuyer sur ld!^table où j'écris ces lignes.
Depuis mon entrée au service, j'avais mené une existence rude, active, périlleuse, austère. Aussi les commencements de ce séjour à Alger m'apparaissent encore aujourd'hui comme un enivrement, que vint bientôt augmenter ma nomination au grade de souslieutenant.
Un matin, en décachetant le courrier du colonel, j'y lus ces quelques mots, écrits à la hâte par le colonel Eynard, premier aide de camp du gouverneur général : « Viens vite. Le travail d'Oran est arrivé ; du Barail est officier. »
J'eus un éblouissement et je me retins à la table pour ne pas tomber. Pour bien comprendre la joie qui
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me dilatait le cœur, il faut l'avoir éprouvée. Souslieutenant I J'étais sous-lieutenant ! Il y a encore maintenant, et il y avait surtout à cette époque-là, un abtme incommensurable entre la situation de sous-ofiScier et celle d'officier. Sous-officier, on n'a pour ainsi dire pas de carrière. On est dans le provisoire. L'avenir est fermé. Le sort de l'homme dépend des circonstances, du moindre accident, d'un caprice des chefs, de ces chefs qui se sentent et qu'on sent d'une essence supérieure à la sienne. Officier, au contraire, on voit instantanément tout changer autour de soi et en soi ; on a un état, on est pour ainsi dire maître de ses destinées ; on est quelqu'un ; on entre de plain-pied dans la classe sociale de ses chefs les plus élevés. Un maréchal de France vous appelle : « mon cher camarade » , et, pour vous faire asseoir à sa table, il n'a plus besoin d'oublier son rang et le vôtre. Une carrière à peu près illimitée s'ouvre devant vous; c'est le Ciel après le Purgatoire. Et puis, je songeais au ravissement qu'allaient éprouver mes parents, au bonheur de mon père, le pauvre homme qui m'avait prédit que je mourrais dans la peau d'un capitaine retraité. J'étais sous-lieutenant à vingt-deux ans, par une chance inespérée, et sur cette terre d'Afrique, que je foulais maintenant d'un pied assuré, il y avait encore assez d'aventures à parcourir, de coups à donner ou à recevoir, pour que les galons d'or vinssent, en s'ajoutant au premier sur ma manche, démentir les craintes et les prévisions paternelles. « La peau d'un capitaine retraité I murmurais-je machinalement, mais alors c'est qu'il n'y aurait plus d'Arabes ! » Cinq minutes après, le meilleur tailleur d'Alger me prenait mesure de mon uniforme d'officier. L'ordonnance de réorganisation des corps indigènes avait remplacé, pour les officiers français, le costume arabe par une tenue française. C'était pour la grande tenue : le spencer rouge soutaché de nosr, orné d'une