LA COLONNE DU DUC D'AUMALE
nécessaires et de nombreuses bêtes de somme fournies par les tribus, pour le convoi. Puis nous piquâmes droit dans le Sud, sans objectif déterminé.
On savait bien que la Smala existait, mais personne ne pouvait, ne voulait ou n'osait dire où elle était. On avait espéré recueillir en route les renseignements in** dispensables, mais le vide se faisait devant la colonne* Les populations semblaient s'être évanouies et nous cheminions, sous le soleil, à travers l'espace immense des plaines de sable ondulées, çà et là coupées de champs d'alfa, sans rencontrer un piéton, un cavalier, une âme, un chien.
Après trois ou quatre jours de marche au milieu de cette solitude inexplicable, le colonel Yusuf s'aperçut que, dès que nous nous mettions en route, des feux s'allumaient sur les monticules et semblaient indiquer le chemin que nous suivions. Ces feux étaient évidemment des signaux. Il s'agissait de surprendre ceux qui les allumaient.
Le colonel confia cette mission à un jeune maréchal des logis du i** chasseurs d'Afrique nommé Dorvinzi, garçon remarquablement intelligent, mais un peu bohème, dont la carrière eût été fort belle si elle n'avait pas été entravée par son amour pour le plaisir. Il pas* sait pour le fils naturel de l'historien de Norvins. Il réussit à surprendre un groupe de cavaliers arabes de la tribu des Rhaman, au moment où ils mettaient pied à terre pour allumer les signaux ; il ramena douze prisonniers.
Yusuf déclara qu'un grand exemple devait être fait et qu'il fallait passer par les armes, sur-le-champ, les donneurs de signaux, pour que personne ne fût plus tenté de les imiter. Le secret de notre marche, disaitil, était la première condition de son succès ; il fallait l'obtenir par la terreur ou nous résigner à manœuvrer éternellement dans le vide.
Malgré les vîves répugnances du duc d'Aumale, une sorte de conseil de guerre composé de tous les officiers supérieurs de la colonne fut réuni. On décida que onze de ces malheureux seraient fusillés, séance tenante, et que celui d'entre eux qui paraissait le plus jeune serait renvoyé, pour répandre dans les tribus voisines la nouvelle de l'exécution.
Ce jugement fut exécuté immédiatement, et ce fut M. Joseph de Breteuil qui commanda le peloton d'exécution.
Je n'ai jamais vu un homme plus navré que le duc d'Aumale, lorsqu'il fut forcé dé s'incliner devant cette dure nécessité de la guerre. En tout cas, le but poursuivi fut atteint, car, à partir de ce moment, les feux de signaux ne s'allumèrent plus jamais. Nous pûmes même, le 14 mai au soir, arriver à Goudjilah, petit village arabe situé sur une colline abrupte, sans avoir été signalés.
Les gens de Goudjilah commencèrent à nous donner quelques renseignements. Eux, du moins, savaient ce que c'était que la Smala, dont jusqu'alors tous les Arabes semblaient ignorer l'existence. Sur leurs indications, d'ailleurs très vagues, le Prince décida de continuer, d'accélérer même sa marche.
Le 15, à trois heures du matin, nous nous remîmes en route vers le sud. A dix heures, nous fîmes halte près d'un petit cours d'eau. Là, nous surprîmes un petit nègre de sept à huit ans, intelligent et déluré, qui nous donna les premières indications utiles. Il savait bien ce que c'était que la Smala; il y avait des parents. Il nous raconta qu'elle devait être en marche pour gagner le Djebel- Amour, dont les massifs montagneux se profilaient à l'horizon. Ce renseignement fut invariablement confirmé par les quelques Arabes dont on réussit à s'emparer. On se reposa deux heures pour