JOBARD III
II prit soudainement sa résolution, et fit connaître au colonel Yusuf les raisons majeures qui robligeaient, pour ce jour-là, à suspendre la poursuite de la Smala.
— Mais, monseigneur, disait le colonel, nous n'avons plus qu'un petit effort à faire. Voyez vous-même : nous sommes sur les traces d'une immense émigration. Regardez le terrain; il a été piétiné sur une vaste étendue par une énorme quantité d'animaux de toute espèce. Nous avons pris, ce matin, des nègres épuisés par la route. Ils sont tous d'accord pour dire que la Smala est en fuite vers le Djebel-Amour. Je vous en conjure, allons encore; sans cela, la Smala nous échappe, et nous aurons perdu une occasion qui ne se retrouvera plus jamais.
Ce que disait le colonel des traces laissées sur le terrain était vrai ; nous les voyions. Quant aux nègres épuisés, ils avaient été précisément apostés sur notre route pour nous faire suivre une fausse piste.
Le Prince répondait à toutes ces instances :
— Les forces humaines ont une limite. J'ai déjà imposé aux troupes des fatigues exagérées ; je ne veux pas leur infliger un désastre. Les hommes et les chevaux meurentde soif ; je veux aller à l'eau : je ne veux pas autre chose.
Les cavaliers du goum et leur agha dirent alors que la source la plus proche était vers l'Est, à Aîn-Taguine.
— Eh bien, ordonna le Prince, conduisez-nous à Taguine, et envoyez des guides aux colonnes d'infanterie pour leur faire prendre cette direction.
La tête de la colonne fit un à gauche, au grand désespoir du colonel Yusuf, qui croyait l'affaire complètement manquée. On s'orienta donc vers la très abondante source de Taguine. Que de fois, depuis, j'y suis retourné !
Il se passa immédiatement un fait qui aurait dû atti«
2oa MES SOUVENIRS.
rer Tattention du capitaine Durrieu : c'est qu'il devint impossible, à partir de ce moment, d'obtenir des cavaliers du goum qu'ils battissent l'estrade au loin. Ils restaient toujours dans les jambes de nos chevaux, comme des enfants qui se réfugient près de leurs parents, lorsqu'ils sentent venir le danger.
Nous marchions silencieusement, chacun à sa place; de loin en loin, dans les espaces sablonneux dégarnis d'alfa, le vent soulevait un nuage de poussière. Et Yusuf d'accourir vers le duc d'Aumale en criant :
— Monseigneur, c'est la Smala.
Et le Prince de répondre invariablement :
— Je veux aller à Teau ; je ne veux pas autre chose.
Vers onze heures et demie, nous marchions sur deux colonnes , les spahis à droite et les chasseurs d'Afrique à gauche. Le Prince était en tète des chasseurs d'Afrique. Nos escadrons n'étaient pas régulièrement formés en échelons, mais — les longs éperons arabes animent toujours les chevaux — les spahis avaient gagné beaucoup de terrain et étaient sensiblement en avant des chasseurs.
Tout à coup, devant nous, nous voyons les cavaliers du goum faire un tète-à-queue subit. Ils arrivent sur nous en criant : c La Smala I la Smala 1 11 faut du canon t »
L'agha Amar-ben-Ferrahtt arrive le dernier, et annonce au colonel Yusuf que la Smala tout entière est campée près de la source de Taguine. Guidé par l'agha, le colonel Yusuf, accompagné du lieutenant Fleury, d'un maréchal des logis indigène, nommé Ben- Aïssa-Ould-el-Caïd-el-Aïoun, son porte-fanion, soldat d'un courage incomparable, d'un autre maréchal des logis, Bou-ben-Hameda, et de moi, se porte au galop sur une petite éminence, d'où nous pouvons embrasser d'un coup d'oeil toute la Smala.
LA smala! la smala! 203
Le spectacle était invraisemblable. Imaginez, au milieu d'une plaine légèrement creusée où coulent les eaux de la source de Taguine, arrosant un fin gazon, un campement s'étendant à perte de vue et renfermant toute une population occupée à dresser les tentes, au milieu des allées et venues d'innombrables troupeaux, de bêtes de toute espèce : hommes, femmes, enfants, chevaux, mulets, moutons, de quoi remplir plusieurs escadres d'arches de Noé.
Cétait grandiose et terrifiant.
Notre goum s'était évanoui. Il ne restait plus que l'agha qui, d'ailleurs, ne quitta plus le Prince de toute la journée. Le colonel me dit :
— Courez vite dire au Prince que nous sommes sur la Smala. Vous lui direz que vous l'avez vue de vos propres yeux. Allez !
Je montais un cheval excellent que m'avait cédé Fleury, quand j'avais été nommé officier. En quelques secondes, je fus auprès du duc d'Aumale et lui répétai exactement les paroles de mon colonel. Je dois dire que je fus très mal reçu.
Le Prince, qui venait de recevoir dans la matinée dix avis semblables, non justifiés par l'événement, m'envoya promener, tout simplement. Je revenais au galop rapporter ma déconvenue au colonel, quand je vis, botte à botte avec moi, le duc d'Aumale qui avait pris la même allure. Il montait son cheval habituel, un grand et fort irlandais, avec lequel nos petits chevaux barbes ne pouvaient pas lutter.
Yusuf s'élança près de lui et lui dit en deux mots que nous étions sur la Smala. Le Prince demanda des informations plus complètes et plus détaillées, tant le fait lui paraissait invraisemblable. Le capitaine de Marguenat se proposa pour aller s'en assurer.
— Oui, oui, dit le duc. Allez, capitaine de Marguenat, et assurez-vous que le campement devant lequel
on est arrivé si inopinément est bien celui de la Smala. Le capitaine partit et alla à quelques pas du lieu où se passait cette scène émouvante dans sa simplicité, jusqu'à un endroit d'où Ton pouvait apercevoir quelques tentes détachées du campement principal. Il revint et, avec ce ton emphatique qu'il ne perdait jamais, il dit au duc d'Âumale :
— Monseigneur, je viens de voir quelques misera* blés tentes établies au pied de la colline où nous som* mes. On ne saurait même dire si c'est un campement arabe, car il y a plusieurs tentes blanches qui pourraient bien appartenir à un camp français.
Il ne faut pas oublier, pour expliquer cette illusion d'optique, que le général de Lamoricière était luimême, à ce moment-là, en expédition pour nous soutenir, et, sans qu'on sût pourquoi, le bruit s'était répandu dans la colonne que peut-être nos éclaireurs avaient pris son camp pour la Smala. On se refusait à croire que nous eussions pu la surprendre stationnée.
Mais le capitaine de Marguenat n'avait pas encore terminé son discours quç Yusuf l'interrompait violemment :
— Allons donc, capitaine, vous avez mal regardé ou vous n'avez pas su voir. Je vous affirme, monseigneur, que c'est bien la Smala. Au surplus, je retourne m'en assurer encore.
Et, accompagné des mêmes personnes qui l'avaient suivi une première fois, c'est-à-dire de Fleury, des deux maréchaux de logis et de moi, il revint à son précédent poste d'observation. Naturellement, pendant ces quelques minutes, la scène n'avait pas changé. Les tentes étaient toujours là avec leur fourmilière de créatures humaines et de bêtes. Seulement, l'agitation semblait plus grande. Il était clair qu'on se livrait à de fiévreux préparatifs. Étaient-ce des préparatifs de résistance ou de fuite ?
EN ÊCLAIREURS. 205
A première vue, nous penchions pour la résistance parce que nous ignorions un fait considérable : c'est qu'Abd-el-Kader était loin. Il était parti, avec ses principaux chefs et ses meilleurs cavaliers, pour surveiller les manœuvres du général de Lamoricière. Il ignorait absolument notre marche, grâce à l'exécution des onze pauvres Arabes.
Et même les gens de la Smala avaient pris nos premiers éclaireurs pour des réguliers d'Abd-el-Kader ren- trant au camp.
Notre reconnaissance terminée, et, cette fois, sans qu'aucune erreur fût possible, nous revînmes au galop près du duc d'Aumale, et voici les paroles qui furent échangées, dans cette scène demeurée historique :
— Monseigneur, dit Yusuf, c'est effrayant, mais il n'y a plus moyen de reculer.
— Colonel, répondit le duc d'Aumale, je ne suis pas d'une race habituée à reculer. Vous allez charger.
— Oh ! oh ! dit le capitaine de Beaufort, assez haut pour que le Prince l'entendît, vous allez charger; c'est bientôt dit, mais on a fait assez de bêtises aujourd'hui, pour que maintenant on prenne le temps de réfléchir.
— Capitaine de Beaufort, riposta le Prince, si quelqu'un a fait des bêtises aujourd'hui, c'est moi, car je commande et j'entends être obéi. Colonel, vous allez charger ; prenez vos dispositions.
Et sur le terrain le Prince, le colonel Yusuf et le colonel Morris tinrent un rapide conseil de guerre, pour fixer ces dispositions.
Les spahis devaient se précipiter sur la Smala. Quant aux chasseurs d'Afrique, Yusuf demandait que leurs escadrons en fissent rapidement le tour, pour couper la retraite aux fuyards et mettre cette population entre deux leuXé Mais le Prince, trouvant les spahis trop peu nombreux, décida tout d'abord qu'il les soutiendrait avec tout le reste de la cavalerie. Ce ne fut que plus
2o6 MES SOUVENIRS.
tard, en voyant notre charge couronnée de succès et en constatant que nous n'avions pas besoin de soutien, quHl ordonna le mouvement tournant conseillé par Yusuf. Toutes choses étant ainsi arrêtées, notre colonel se porta en tète de ses escadrons, les déploya sur une seule ligne et commanda la charge.
Nous étions environ trois cent cinquante cavaliers. Nous nous précipitâmes à fond de train, et tète baissée, dans cette mer mouvante, en poussant des cris féroces, et en déchargeant nos armes. Je réponds qu'aucun de nous n'était plus fatigué, et que nos chevaux eux-mêmes avaient oublié les trente-deux heures de marche qu'ils avaient dans les jambes. A vrai dire, il n'y eut pas de résistance collective organisée. Il restait, pour la défense de la Smala, la valeur de deux bataillons réguliers. Ils furent surpris dans leurs tentes, sans pouvoir se mettre en défense ni faire usage de leurs armes. Nous aurions même traversé rapidement l'immense espace occupé par la Smala, si nos chevaux n'avaient pas été arrêtés, à chaque pas, par un inextricable enchevêtrement de tentes dressées ou abattues, de cordages, de piquets, d'obstacles de toutes sortes, qui permirent à quelques hommes de courage de ne pas mourir sans avoir défendu leur vie.
Il y eut de nombreuses rencontres où l'on joua de toutes les armes. Pour ma part, je faillis y rester. Je galopais droit devant moi, cherchant à gagner, comme l'ordre en avait été donné, l'autre extrémité du campement, quand un cavalier arabe, superbement vêtu et monté sur un beau cheval noir, arriva sur moi et, m'appliquant le canon de son fusil sur le ilanc droit, pressa la gâchette. Le fusil ne partit pas, mais, d'un coup de pointe en arrière porté en pleine poitrine, j'abattis le cavalier et lui arrachai des mains, au moment où il tombait, le fusil qui avait failli m 'être fatal.