LE COLONEL COMBES
cassé par une balle, et il fallut l'amputer. Je Taî retrouvé, bien des années après, receveur des finances, et toujours navré d'avoir eu la funeste idée de chasser en touchant la terre d'Afrique. Je crois que c'est ce souvenir qui m'a préservé de la passion et même du goût de la chasse.
Au mois d'avril 1836, le général d'Arlanges se mit en mouvement pour accomplir, avec les seules troupes disponibles de la province, l'opération devant laquelle avait reculé le maréchal Clausel. Il alla à Tlemcen, emmenant un convoi considérable. Il trouva la ville abandonnée, pour les raisons que j'ai dites, et y laissa une garnison de six cents volontaires, tirés des régiments, pourvue des cadres nécessaires et commandée par le capitaine du génie, Cavaignac, qui n'eut pour vivre que les ressources du convoi. Puis, il se mit en route vers l'embouchure de la Tafna. Mais pour y arriver, il dut livrer de sanglants combats, dont il ne sortit vainqueur que grâce à son artillerie et grâce au concours très efficace de Mustapha-ben-Ismaïl et de ses cavaliers. L'un d'eux accomplit un véritable prodige de vigueur et d'adresse en enlevant, à la force du poignet, un jeune maréchal des logis des chasseurs d'Afrique, M. de Staël de Holstein, qui gisait par terre, le cou traversé de part en part par une balle, et en l'emportant, couché en travers sur l'encolure de son cheval.
Parvenu péniblement, avec tout son monde, à l'embouchure de la Tafna et en face de l'île de Rachgoun, le général d'Arlanges se trouva acculé à la mer, bloqué étroitement par les contingents, sans cesse grossissants, de l'Emir et dans une telle pénurie que, pour célébrer le I*' mai, la fête du Roi, les hommes ne reçurent comme gratification qu'un quart de ration de riz. Heureusement, dans un des engagements journaliers qu'il fallait livrer pour n'être pas serré de trop près, le
général fut blessé assez sérieusement, pour être obligé de laisser le commandement au plus ancien colonel. C'était le colonel Combes.
Les troupes, qui rendaient justice à la bravoure de leur général, mais ne se fiaient pas à ses lumières, avaient, par contre, une confiance sans bornes dans le colonel Combes, vieux soldat de l'Empire, rude, violent mais d'une lucidité merveilleuse et d'un sang-froid inaltérable . Il la justifia en remontant leur moral par quelques coups de main heureux. De légers transports purent aborder, apportant des vivres et des nouvelles de France, et on attendit sans inquiétude les renforts annoncés. En effet, bientôt une escadre, partie de Port- Vendres, jetait à l'embouchure de la Tafna trois régiments de ligne : les 23% 24* et 62*, commandés par le maréchal de camp Bugeaud, le futur duçd'Isly, le futur maréchal de France. La carrière de Bugeaud appartient à l'Histoire et tout le monde sait, qu'engagé volontaire dans les vélites, il était caporal dans la vieille Garde à Austerlitz. Officier en 1806, il guerroyait en Espagne à partir de 1808, et colonel, en 18 14, se couvrait de gloire en défendant avec son régiment le Pont du Var contre un corps autrichien, quatre fois plus nombreux. Déjà très discuté par les journaux de gauche, le général Bugeaud n'avait pas encore acquis dans l'armée I3 grande popularité qu'il devait avoir. Mais il se présentait aux troupes avec tant d'assurance, mais il exposait aux officiers, avec tant de précision, la théorie de la guerre d'Afrique, qui ressemblait à la guerre d'Espagne, qu'il conquit immédiatement sa petite armée. Il profita de ses bonnes dispositions pour la mener à l'ennemi qui fut, partie tourné, partie bousculé. Elle rentra à Tlemcen, y laissa ses malades et ses blessés et repartit pour Oran, afin d'y organiser un convoi dont on avait le plus pressant besoin à Tlemcen.
C'est là que se place le combat fameux de la Sikkak
DEUX RÉVOLTES. ai
dont le retentissement fut considérable et le succès incontesté. Là, les Douaîrs et les Smélahs se couvrirent de gloire, et leur chef, Mustapha-ben-Ismaïl, comprenant la tactique du général Bugeaud, déploya une intelligence et un dévouement qui auraient suffi pour illustrer un général régulier. Le 6* escadron du 2* de chasseurs d* Afrique, lancé à propos dans une charge vigoureuse, sous les ordres du capitaine de Mohtauban, le futur commandant de Texpédition de Chine, rompit la cavalerie arabe et lui fit près de deux cents prisonniers. Cela ne nous était jamais encore arrivé, et jusque-là les cavaliers arabes avaient toujours passé pour insaisissables. Ces prisonniers, envoyés en France, y furent montrés comme des bêtes curieuses. Le ravitaillement de Tlemcen marqua la fin de la mission du général Bugeaud, qui rentra en France pour y exercer ses fonctions de député. Le général d'Arlanges avait été rapatrié pour soigner sa blessure, et ce fut le général F Étang qui lui succéda.
C'était une figure militaire bizarre. Tout petit, les cheveux roux, il avait l'air d'un gamin, et pour augmenter encore cette apparence juvénile, il portait la veste ronde et la casquette plate, dont on affublait en ce temps-là les lycéens. Soldat de premier ordre, décoré de la croix d'officier de la Légion d'honneur, comme lieutenant aux chasseurs de la Garde impériale, ce qui était tout à fait inusité, il comptait de magnifiques services de guerre. Mais, violent, autoritaire, rageur, substituant sa volonté aux règlements , il avait organisé d'une façon déplorable, à Oran même, le 2* chasseurs d'Afrique dont on lui avait confié la formation. Chose inouïe dans l'armée française, en dehors des révolutions, ce régiment se révolta deux fois, presque coup sur coup.
Un jour, un brigadier ivre rencontra des femmes arabes qui revenaient des bains maures. Il enleva le
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voîlc d'une d*entre elles, la femme du caïd Ibrahim. Emoi parmi les notables, qui vinrent se plaindre au général des Michels, alors commandant à Oran. Celuici, se rappelant que Napoléon en Egypte imposait à ses soldats, sous les peines les plus sévères, le respect des mœurs et coutumes des indigènes, infligea au brigadier de chasseurs trente jours de prison, et ordonna que le coupable serait conduit à la prison de Mers-el-Kébir, monté sur un âne et portant, sur sa veste retournée, une pancarte où seraient inscrites la faute et la punition . Les chasseurs d'Afrique, à cette époque-là, se recrutaient parmi les mauvaises têtes de France. Quelques cavaliers rencontrèrent le brigadier ainsi accoutré, coururent au quartier, persuadèrent à leurs camarades que rhonneur du régiment était compromis ; le corps entier monta à cheval et alla délivrer le coupable qu'il ramena en triomphe. Ce fut un scandale qu'atténua cependant le colonel l'Etang, en faisant rentrer à force d'énergie les mutins dans l'obéissance et reconduire le coupable en prison, après l'avoir dispensé cependant de l'écriteau.
Quelques mois plus tard, le colonel trouvait dans une rue d'Oran deux de ses cavaliers aux prises avec un bourgeois qui fit appel à son autorité. Fâcheuse idée, car, non seulement le colonel donna raison à ses hommes, mais il tomba lui-même sur le bourgeois. C'était le fonctionnaire remplissant la charge de maire et d'officier de l'état civil. Autre scandale, dont le général des Michels profita pour faire partir le colonel l'Étang, qui revint pourtant, pour accompagner le Prince Royal à Mascara et y gagner ses épaulettes de général.
Le choix de son successeur à la tête du 2* de chasseurs d'Afrique était très difficile. Il tomba sur un des plus jeunes colonels de l'armée : le colonel Oudinot, le fils du maréchal, qui trouva un régiment en feu, un corps d'officiers divisé en Montaigus et en Capulets,