‹ Mes souvenirs (volume 4)Chapitre 90 sur 200 · LE TROMPETTE ESCOFFIER · texte numérisé non relu

LE TROMPETTE ESCOFFIER

la mêlée. Escoffier sauta à terre et donna son cheval au capitaine, en lui adressant ces mots sublimes : « Votre vie est nécessaire au salut de l'escadron ; la mienne est inutile ; peu importe que j'aie le cou coupé. » Ainsi jadis, à Nerwinden, le duc d'Orléans, le futur régent, fut sauvé par son écuyer, du Rocher, qui, plus heureux qu'Escoffier, put être dégagé par un retour victorieux de la cavalerie. Le capitaine de Cotte, remis en selle, rallia Pescadron et continua le combat. Escoffier fut pris. Mais, par extraordinaire, au lieu d'avoir le cou coupé, il fut admirablement traité par les Arabes, bons juges en matière de courage et qui honoraient en lui le dévouement. Il fut nommé chevalier de la Légion d'honneur, et on put lui faire passer, chez les Arabes, cette croix si noblement gagnée qu'il porta pendant toute sa captivité. Il avait conservé sa trompette, comme au quartier, et les Arabes s'amusaient à lui faire jouer les sonneries d'ordonnance, en lui demandant ce qu'elles signifiaient. Un jour, il fît entendre tout son répertoire à Abd-el-Kader et termina par le boute-charge.

— Qu'est-ce que veut dire cette sonnerie? demanda l'Émir.

— Cela, répondit Escoffier, quand tu l'entendras, tu n'auras plus qu'à f... le camp. C'est la charge!

Escoffier, revenu de captivité, fut pourvu d'un emploi civil qui lui permit de vivre honorablement. Ce n'était pas assez. On eût dû le conserver à l'armée, pour le montrer en exemple aux jeunes soldats. Napoléon lui eût donné une dotation, et probablement un titre de noblesse.

Il y eut encore, dans la province d'Oran, un combat qui porta un coup sensible à la puissance d'Abd-el- Kader. L'Émir avait chargé un de ses khaliifas dont je demande pardon de transcrire ici le nom un peu compliqué : Ben-AUel-Ould-Sidi-ben-Ambareck, un marabout puissant et vénéré de Koleah, de lui amener dans l'Ouest ses bataillons de réguliers. Le général de Lamo-

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ricière, prévenu de ce mouvement, lança contre eux le général Tempoure qui, guidé et renseigné par le capitaine Charras, les atteignit près d'un endroit appelé rOued-Malah, et les dispersa. Le capitaine CassaignoUes, des spahis, qui devait mourir général de division et président du comité de cavalerie, aperçut, à la fin du combat, un petit groupe de cavaliers qui prenaient, pour s'échapper, une direction opposée à celle du gros des fuyards.

Avec son expérience de la guerre d'Afrique, il comprit qu'il y avait là un chef important que les Arabes voulaient dérober à l'attention des vainqueurs, et il partit au galop, suivi d'un maréchal des logis de spahis nommé Siquot, d'un brigadier et de deux cavaliers du 2* de chasseurs d'Afrique.

Il ne tarda pas à joindre cette petite troupe, dont le chef resta seul, ses compagnons ayant été promptement mis hors de cause.

Ce chef, résolu à vendre chèrement sa vie, tendit son fusil par le canon au cavalier qui le serrait de plus près, et au moment où le chasseur avançait la main pour le saisir, il pressa la détente. Le chasseur fut tué net. L'Arabe prit un pistolet et, toujours courant, fit feu sur Siquot, qui reçut le coup en pleine figure, mais qui, grâce à un mouvement instinctif, n'eut qu'une blessure au menton. A ce moment survenait le deuxième chasseur, qui passa son sabre au travers du corps de l'Arabe. Peu après, arrivèrent quelques-uns de nos cavaliers indigènes. « C'est Ben-Allel ! » cria l'un d'eux. « Regardez ; il est borgne. » Ainsi, le capitaine Cassaig^nolles apprit à quel grand chef il venait d'avoir affaire. La tête de Ben-Allel fut envoyée, dans un sac de cuir, au général de Lamoridère, qui reconnut avec émotion les traits d'un homme avec qui il avait eu de fréquentes relations à Koleah, et qui tenait parmi nos ennemis une place extraordinairement élevée. Dans ce même corn-

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bat, un de mes camarades de collège, le second fils du duc de Vicence, nouvellement promu sous-lieutenant, reçut à la tète une blessure qui mit sa vie en danger, et finalement, lui coûta un œil.

Enfin, en cette année 1843, de combats en combats, d'échecs en échecs, Abd-el-Kader, traqué partout, finît par être obligé de renoncer momentanément à la lutte et par être rejeté vers le Maroc, où nous allions bientôt le retrouver. De son côté, le gouverneur général ne restait pas inactif, et sachant bien que le repos, si chèrement gagné, ne serait qu'une trêve, il s'efforçait d'organiser solidement notre conquête, pour faire face à toutes les éventualités. Il partagea les trois provinces de l'Algérie en subdivisions, commandées par des généraux et des colonels, et en cercles, commandés par des officiers supérieurs, assistés les uns et les autres par ces fameux bureaux arabes qui, malgré quelques défaillances individuelles, ont été une des institutions les plus fécondes de l'Algérie, et ont contribué si puissamment à la pacification du pays. Bien des insurrections dangereuses devaient encore éclater. Mais sous la ferme direction imprimée par le général Bugeaud et qui lui a survécu, on pouvait dire que l'Algérie nous appartenait, sinon sans conteste, du moins sans retour.

Tant de travaux, exécutés en si peu de temps, ne devaient pas rester sans récompense. Le gouverneur général reçut, aux acclamations de l'armée, le bâton de niaréchal de France, qui lui fut apporté, à la fin d'août 1843, par le commandant Liadière, officier d'ordonnance du Roi. Le général de Lamoricière et le général Changamier recevaient en même temps leur troisième étoile.

Ici se place la scène historique qui consacra une rupture irrémédiable entre le maréchal Bugeaud et le général Changarnier. Quoiqu'il dût au maréchal sa nouvelle promotion, le général Changarnier ne lui avait pas pardonné ses façons un peu brusques et, ignorant encore

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l'élévation du gouverneur général à la dignité de maréchal de France, se croyant maintenant devenu son égal, il vint le trouver à Alger, pour avoir avec lui une explication décisive, en présence de tous ses officiers. Il tombait mal, car le maréchal le prit de très haut, et lui rappelant toutes les circonstances dans lesquelles il s^était montré insubordonné, il lui signifia qu'il ne faisait plus désormais partie de cette armée d'Afrique, qui honorait sa valeur, mais saurait se passer de ses services. C'est ainsi que se séparèrent ces deux hommes illustres dont la mésintelligence, due à des torts réciproques, ne s'affaiblit que devant la catastrophe de 1 848.

Il y a dans le livre de M. d'Ideville sur le maréchal Bugeaud une anecdote que je me plais à rappeler, parce qu'elle donne une idée fort exacte des talents militaires de quatre grands généraux : de Lamoricière, Bugeaud, Changarnier et Bedeau, qui trouvèrent en Afrique une gloire méritée, quoique inégale. A un dîner chez l'évêque d'Alger, Mgr Pavie, le général Bedeau porta sur lui-même et sur ses compagnons d'armes un jugement fort vrai à cette époque, mais qu'auraient peut-être modifié les grands événements de guerre de notre histoire contemporaine, auxquels aucun d'eux ne put prendre part, malheureusement.

De Lamoricière ! Le plus brillant officier de l'armée d'Afrique. Intrépide au feu; le favori de la Victoire.

Changarnier! L'homme des ressources. Il sauve tout quand tout semble perdu. De nos désastres mêmes, il sait tirer des éléments de succès.

Bedeau! Administrateur par excellence; a l'œil à tout, de la giberne au bouton de guêtre. Quand il a passé quelque part, on peut être sûr que tout y est en règle ; on peut sans crainte engager la bataille.

Le maréchal Bugeaud est leur maitre à tous. A lui seul il vaut tous les autres. Aucun de ses lieutenants n'arrive à l'épaule de ce véritable grand homme.

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