PRÉSAGE DE MORT
tière du Maroc, où les difficultés les plus graves venaient de surgir, et où les renforts affluaient de toutes parts. Pauvre petit sous-lieutenant, je me préoccupais fort peu des causes probables de la guerre renaissante. L'empereur du Maroc, Sa Majesté Chérifienne, comme on l'appelle, ne nous avait pas vus sans inquiétude et sans colère faire, pour ainsi parler, la tache d'huile dans le voisinage de ses territoires. Sans doute, il n'eût pas pris les armes pour soutenir Abd-el-Kader, et il n'eût pas écouté les conseils belliqueux de l'Émir, qu'il considérait comme un marabout d'importance secondaire. Il ne s'occupait que de ses propres intérêts. Mais Abd-el- Kader, toujours à l'affût et toujours ardent à nous susciter des embarras, rôdait sur la frontière, prêt à attiser le feu et à se jeter dans la mêlée, à la tète de quelques centaines de cavaliers restés fidèles à sa fortune. Le prétexte de la brouille fut la construction d'une redoute sur une ruine romaine, près du marabout de Lallah- Magrnia, à trois lieues de la frontière du Maroc.
Le caïd d'Oudjda, petite ville marocaine située de l'autre côté de la frontière, écrivit au général de Lamoricière, pour le sommer d'avoir à suspendre les travaux de la redoute, en même temps que le gouvernement marocain concentrait sur la frontière des troupes dont on entendait, du camp français, journellement, les exercices à feu. Le général de Lamoricière, qui s'était transporté à Tlemcen pour être à portée des événements, échangea avec le caïd une correspondance évasive, renvoyant à la décision des deux gouvernements cette difficulté inopinée.
Au bout d'une dizaine de jours, la redoute étant assez avancée pour résister à un coup de main, le général se porta un peu en avant, sans toutefois franchir la frontière, et établit son camp près du marabout de Sidi-Aziz. Il avait avec lui six bataillons, quatre escadrons et huit pièces de montagne, soit environ
quatre mille cinq cents combattants. De leur côté, les Marocains avaient à peu près dix mille hommes autour d'Oudjda, et toutes les forces régulières ou irrégulières de Tempire arrivaient à la rescousse. Les Français étaient installés depuis deux jours à Sidi-Aziz, lorsqu'ils aperçurent dans la plaine une cavalerie assez considérable qui marchait sur eux. On abattit les tentes et on prit les armes. Quelques minutes plus tard, quatre mille cavaliers environ attaquaient Tavantgarde. Ils furent contenus par les bataillons qui se déployèrent, et attendirent pour faire feu qu'ils fussent à cent pas d'eux. Puis les chasseurs d'Afrique chargèrent, et les Marocains retournèrent, assez démoralisés, à Oudjda. Cette cavalerie marocaine, composée de gens du Sud de race noire, mélangée par des mariages avec des femmes arabes, passait pour très redoutable. Elle était à peu près uniformément vêtue d'une large culotte, d'un cafetan, d'un burnous de drap bleu et d'un bonnet rouge pointu, entouré d'une étoffe blanche formant turban, et armée d'un long fusil, avec baïonnette, et d'un sabre.
Quant aux fantassins réguliers, ils étaient peu nombreux, mal vêtus, mal armés et peu disciplinés. L'artillerie comptait quelques petites pièces de campagne, mal attelées et mal servies par des renégats espagnols. Le reste de l'armée, échelonné de Fez à la frontière, se composait de gens de pied et de cheval des tribus arabes et berbères. C'était l'avant-garde de cette armée qui venait ainsi d'attaquer, sans déclaration de guerre, le général de Lamoricière et de rendre inévitables les hostilités. Le soir même, le général de Lamoricière rentrait à Magrnia, où le maréchal Bugeaud arriva bientôt avec des renforts.
Avant d'aller rejoindre le gros de l'armée, nous allâmes, au sud de Sebdou, exécuter une razzia sur des tribus qui s'apprêtaient à quitter notre territoire pour