MES INSTRUCTIONS
thème unique dont vous ne devez pas vous écarter et sur lequel, d'ailleurs, vous pouvez broder toutes les variations qui voua viendront à l'esprit, II est, cependant, une petite affaire dont je veux vous charger. Notre ministre plénipotentiaire à Stockholm demande le rappel de noire attaché militaire. Je vous prie de faire partir cet officier pour la France, dès que vous serez arrivé là-bas.
Cette « petite affaire ■ m'embarrassait et me taquinait. Le capitaine Bourrelly, l'attaché militaire en question, aujourd'hui général de brigade, était un officier remarquable à tous égards, instruit, laborieux, auteur d'ouvrages militaires estimés. Il n'était pas entièrement responsable du fait qui motivait la mesure de rigueur dont il était l'objet : une discussion ayant dégénéré en dispute grave avec des officiers suédois ; et j'étais peu flatté de lui apporter de France une nouvelle désagréable. Il me semblait que les attachés militaires dépendent autant du ministre de la Guerre que du ministre des Affaires étrangères, et j'aurais préféré mille fois que le rappel du capitaine Bourrelly lui fût infligé par la voie hiérarchique. Mais le général de Cissey, à qui j'en parlai, ne me fit qu'une réponse embarrassée et me témoigna le désir de rester étranger à. J'aflf^re. Je lui déclarai donc que, conformément aux instructions de son collègue , mon premier soin , en arrivant à Stockholm, serait de prescrire à l'attaché ttiilitaire de rentrer immédiatement en France.
J'avais pris à la lettre la recommandation, quem'avait Caâte M. Thiers, de me hâter, et, !e 4 mai au soir, accompagné de ma femme et de mes deux officiers, je partais ^ar le chemin de fer du Nord pour arriver, le lende- %iain matin, à Cologne. Dans la soirée du 5, nous étions à Hambourg, après avoir consacré deux heures & visiter, au galop, la jolie petite ville de Hanovre. .A Hambourg, nous quittions notre train pour nous
jeter dans un autre qui nous conduisait à Kiel , en passant par Altona. A Kiel, nous nous embarquions, à minuit, sur un paquebot de la marine royale danoise, où nous trouvâmes une table abondamment servie, à laquelle je fis honneur. De grand matin, nous débarquions à Kersor, où nous trouvions un train en partance pour Copenhague. Après avoir traversé le Jutland, nous arrivions à Copenhague, pour nous précipiter, pêle-mêle avec nos bagages, dans un autre bateau qui nous menait à Malmoë, pour le départ d'un autre train qui nous emmenait le 7 mai, à la première heure, à Stockholm. Nous avions parcouru, en soixante heures, les i ,922 kilomètres qui séparent ta capitale de la Suède de la capitale de la France. J'avais voyagé à toute vapeur, dévorant l'espace sans rien voir des pays traversés, comme les personnages à qui Jules Verne fait accomplir le tour du monde en quatre-vingts jours. Mais j'avais la satisfaction de m'être conformé au désir de M, Thiers ; j'avais même si bien fait les choses que j'arrivais le premier de tous les ambassadeurs extraordinaires. J'étais le doyen du Corps diplomatique.
En descendant du train à Stockholm, je trouvai sur le quai le capitaine Bourrelly qui venait me recevoir, .se mettre à ma disposition, et qui avait poussé l'amabilité jusqu'à retenir d'avance pour moi le plus bel appartement du meilleur hôtel de la ville. C'était complet ! La victime venait d'elle-même saluer son innocent bourreau. J'envoyais au diable, intérieurement, M. de Rémusat, et j'étais tenté de pardonner aux électeurs de Paris. Mais un ordre est un ordre, et, avec toute la bonne grâce possible, toutes les formes imaginables, je dus faire connaître sa disgrâce au capitaine. Il ne s'y résigna pas. Il me dit qu'il était victime d'une injustice ou, tout au moins, d'un malentendu. Il remua ciel et terre pour y échapper, sollicita les ministres, sollicita le roi de Suède lui-même, qui devait personnellement