MON TOAST
notre amphitryon se leva et porta un toast aux Puissances qui s'étaient fait représenter à la cérémonie du couronnement, en ajoutant un mot aimable à l'adresse de chacun des représentants.
J'attendais avec moins d'impatience que d'anxiété ce moment terrible, car, en ma qualité de doyen du Corps diplomatique, c'était à moi de répondre, et de répondre au nom de l'Europe, s'il vous plaît. Heureusement, j'avais été prévenu et j'avais eu toute la journée pour préparer et apprendre par cœur la petite harangue que je devais... improviser. J'avais pesé tous mes mots et je les avais logés au fin fond de ma mémoire. Je commençai donc, avec une chaleur qui me sembla communicative, et avec un entrain de cavalier. Au début, cela marchait fort bien, et je devais 1res bien m'en tirer. Je ne m'entendais positivement pas parler. Les mots défilaient les uns après tes autres, sortant de mon gosier, sans toucher mon oreille. Mais, en face de moi, de l'autre cdté de la table, je voyais à l'air satisfait de ma femme qui, régulièrement présentée, assistait à ce dtner, comme elle assista à toutes les cérémonies du sacre, que j'étais dans la bonne voie. J'arrivai au sommet de mon toast, à sa conclusion. Cette conclusion était naturellement : a Messieurs, je vous propose de boire à la santé du Roi, de la Reine et de la Famille royale. • C'était bien simple ! C'était trop simple ! Je me trouble, je m'emberUficote, j'empoigne mon verre avec la dernière énergie, et je m'écrie, sans même m'en apercevoir : « Messieurs, je vous propose de boire à la santé de l'Empereur, de l'Impératrice et de la Famille impériale. »
f Ma femme, que je ne perdais pas des yeux, me parut 1 aussitôt donner les signes d'un malaise incompréhen- I stble. Mais mon lapsus était trop grossier, et mon en- I thousiasme trop sincère, pour tromper un seul instant I cette noble assemblée, et j'ose dire que j'obtins un
véritable succès de franche gaieté, parmi tous ces diplomates déridés. Le mot de la situation fut dit par le général-major russe, qui, assis à côté de mon aide de camp, lui murmura entre haut et bas : a Ce que c'est que la force de l'habitude ! u
Le lendemain, la cérémonie solennelle du sacre eut lieu en la basilique de Riddare-Holmen, le Saint-Denis des rois de Suède.
Le matin de ce jour, un chambellan vint, de la part du roi Oscar H, m'apporter les insignes de l'ordre équestre du n Séraphin u, en me disant, au nom de Sa Majesté, que cet ordre étant le plus élevé et le plus recherché de son royaume, le Roi ne pouvait pas me donner un témoignage plus éclatant de la satisfaction que lui inspiraient les prévenances du gouvernement français, et du plaisir qu'il avaiteuen me voyant ditrisir pour les lui apporter. Fondé, en 1334, par Magnus IV, en mémoire du siège d'Upsal, l'ordre du a Séraphin » ne compte que trente et un membres : vingt-trois Suédois et huit étrangers. 11 ne comprend que des grandscroix. La croix a quatre branches et huit rayons pommelés d'or. Elle est en émaîl blanc bordé d'or, avec têtes d'anges dans les angles, et, sur le médaillon central émaillé, bleu, les trois lettres I. H, S., « Jésus hominum Salvator n. Elle se porte suspendue à un large ruban bleu, passé en écharpe de droite à gauche. Les chevaliers ont, après leur mort, leur épitaphe inscrite sur une tablette de marbre, dans une chapelle de l'église du couronnement. Lorsque, quelques heures après l'avoir reçu, je pénétrai, revêtu de cet insigne, dans cette église, je pus voir que le dernier chevalier du ■ Séraphin n décédé était le maréchal Niel, dont la tablette de marbre portait les armes partantes : une aile émergeant d'un nid.
L'arrivée et le départ du cortège royal, le départ surtout, qui devait être un défilé pompeux, dans lequel