‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 136 sur 285 · DEMANDE EMBARRASSANTE · texte numérisé non relu

DEMANDE EMBARRASSANTE

s'est passé depuis mon séjour à Stockholm indique qu'elle aspire au divorce, sans être cependant en état de l'imposer. Le ministre de Norvège représentant à Stockholm toute l'administration de son pays, la fêle qu'il offrit au Roi et à la Reine avait un caractère politique, et tous les personnages venus pour le sacre y assistèrent. Au cours de la soirée, le Roi me retint avec insistance auprès de lui, comme s'il avait quelque chose de particulier à me dire.

— Emporterez- vous un bon souvenir de la Suède? me dit-il.

— Excellent, Sire. Je suis à la fois enchanté de mon séjour et navré de le voir finir sitôt.

— Nous avons essayé de vous le rendre aussi supportable que possible.

— Je prie Votre Majesté de m 'excuser si je ne sais pas exprimer les sentiments de respectueuse reconnaissance dont mon cœur est pénétré.

— Avant que vous partiez, je voudrais bien causer un peu avec vous,

— Je suis aux ordres de Votre Majesté.

— Ici, ce n'est pas possible. Mais demain, si vous voulez, à neuf heures, venez au palais. Montez au deuxième étage, jusque chez moi. Un aide de camp vous attendra pour vous introduire.

Le lendemain, à l'heure dite, j'étais dans !e cabinet de travail d'Oscar II, qui me faisait asseoir en face de lui sur un fauteuil, et entamait à brûle-pourpoint une conversation que je vais essayer de retracer, le plus brièvement et le plus exactement possible.

Le Roi. — L'Europe, et je vous autorise à le répétera M. Thiers, est pleine de bons sentiments envers la France. En ce qui me concerne, mes sympathies ne sauraient être douteuses. Mais je suis forcé de reconnaître que nous avons tous été émus par vos dernières élections. Voilà un ancien membre de la Commune qui

est élu à Lyon. (Le Roi faisait allusion à M. Ranc, qui passait, à tort sans doute, à ce moment-là, pour avoir trempé dans l'insurrection.) Voilà, à Paris, M. Barodet triomphant, à une forte majorité, du ministre des Affaires étrangères, manifestement soutenu par le chef de l'Etat. Ce sont là des symptômes inquiétants. Comment les considère-t-on chez vous? Est-ce que votre pays n'est pas assagi? Est-ce que la France va encore tenter quelque aventure?

J'étais fort embarrassé pour répondre, puisque, en partant de Paris, on m'avait surtout recommandé d'éviter tout entretien politique. Pourtant, il fallait parler, il fallait dire quelque chose. Je ne pouvais pas ne pas avoir une opinion personnelle sur tout cela. Je résolus de dire bonnement ce que je croyais, mais en proclamant ma propre incompétence, et en enlevant moi-même à mes paroles le plus d'importance que je pourrais.

Moi. — Je commence par déclarer à Votre Majesté que je ne suis pas un homme politique. Je ne me suis jamais occupé de politique. Je ne puis donc répondre que par une impression personnelle, et cette impression personnelle est sans grande portée. J'avouerai au Roi que ces deux élections ne m'ont pas troublé. Je n'y ai vu qu'une de ces surprises auxquelles il faut s'attendre avec le suffrage universel. Comme la garde nationale, le suffrage universel est frondeur. Il aime donner au pouvoir des leçons, pour la plupart imméritées, sans songer pour cela à le renverser. Et puis, il ne s'agit que d'élections partielles. Beaucoup de gens se font chez nous ce raisonnement, d'ailleurs absurde : ■ Un député de plus ou de moins ne change pas la majorité, u Et ils restent chez eux, abandonnant les urnes aux ennemis du gouvernement, aux violents, aux énergumènes. Mais si nous avions des élections générales, le scrutin donnerait certainement des résultats

différents.

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