‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 158 sur 285 · DEVOIRS MINISTÉRIELS · texte numérisé non relu

DEVOIRS MINISTÉRIELS

épargner à la grande machine qu'il dirige des écoles, qui se traduisent toujours par des pertes colossales de temps et d'argent, et qui peuvent se résoudre par le sacnfice de milliers d'existences, par des défaites, par l'amoindrissement de la vie d*un peuple ; il faut encore qu'il possède assez de perspicacité pour découvrir le mérite parmi ses subordonnés, assez d'énei^e pour le récompenser, assez de justice pour s opposer à tous les passe-droits et barrer le chemin à toutes les intrigues. S'il est faible, s'il est accessible aux recommandations, s'il ne donne pas à la multitude de ses subordonnés l'impression que le travail et le bon service sont les seuls moyens de s'élever, la démoralisation et le découragement envahissent tous les grades, se répandent jusque dans les couches les plus infimes de larmée, et font pénétrer Thorreur du métier, aussi bien parmi ceux qui portent l'épaulette à gros grains, que parmi ceux qui portent l'épaulette de laine. Enfin, il faut qu'il ait au cœur une flamme qui se communique de proche en proche, et descende jusqu'à la base de la pyramide militaire.

Ce sont là de grands et nobles devoirs. Pour les accomplir, il faut les connaître, et pour les connaître, il faut le temps de les étudier. La durée est donc la première condition d'un bon ministère, qu'il s'agisse du ministère de la Guerre ou de tout autre ministère. Tous les bons ministres sont restés longtemps aux affaires, et, quand on a touché aux affaires, on se de mande si les ministres durent longtemps parce qu'ils ont du talent, ou s'ils ont du talent parce qu'ils durent longtemps.

Une autre condition indispensable à l'accomplisse ment du devoir ministériel, c'est l'indépendance, non pas l'indépendance qui résulte de l'insubordination, mais l'indépendance qui vous affranchit des besognes inutiles, pour vous permettre de vous absorber dans III. 25

les travaux professionnels. C'est pourquoi le fonctionnement quasi permanent des Assemblées délibérantes constitue, même en dehors des empiétements de ces Assemblées sur le Pouvoir exécutif, une entrave presque absolue à la bonne expédition des affaires. Les heures qu'un ministre passe à son banc, dans l'enceinte législative, celles qu'il consacre à préparer des réponses aux questions, aux interpellations, celles qu'il peidi discuter avec des commissions, presque toujours incompétentes, celles qu'il gaspille en audiences personnelles, accordées à des représentants, empressés de recommander des électeurs, des fils d'électeurs, des cousins d'électeurs, sans autre souci que celui de leurs intérêts politiques, sont des heures dérobées à ces devoirs et des heures inutiles.

Je sais bien que le gouvernement représentatif est une nécessité moderne, et que le gouvernement représentatif ne pourrait pas s'exercer, si les ministres n'étaient pas, en quelque sorte, aux ordres des Assemblées, pour leur fournir les explications dont elles ont besoin. Mais je prétends aussi qu'on est arrivé à l'abus du système représentatif, au moins chez nous, et qu'il est impossible à un homme de supporter à la fois le fardeau de l'administration et le fardeau de discussions à peu près journalières. Cela est si vrai que, sous l'Empire, on avait eu recours au système des ministres d'État, chargés de parler pendant que leurs collègues administreraient, et de prendre vis-à-vis des Chambres la défense des actes gouvernementaux, en qualité d'avocats d'office. Cela est si vrai que, pour le ministère de la Guerre, notamment, on a plus d'une fois essayé de placer auprès du ministre un sous-secrétaire d'État qui devait le remplacer devant les Chambres.

Le système est boiteux. L'homme qui ne tient pas la queue de la poêle, pour me servir d'une expression familière, ne sait pas quand il faut retourner l'orne-

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