‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 199 sur 285 · DEUX SYSTÈMES · texte numérisé non relu

DEUX SYSTÈMES

de ce nœud vital, entraîne forcément la possession de tout le reste du pays. Qui possède Paris par le coup d'État, l'émeute ou l'invasion, possède la France. C'est pourquoi l'idée a prévalu de rendre Paris imprenable pour l'étranger, de le transformer en une sorte de citadelle invincible. Et cependant, la stratégie n'est peutêtre pas tout à fait d'accord avec la politique et avec l'Histoire en ce qui concerne Paris. De grands esprits, des cerveaux puissants ont fait remarquer que de toutes les capitales des grands peuples, Paris est la seule qui soit restée fortifiée, et que, par conséquent, de toutes les nations la France est la seule qui soit à la merci de la chute de sa capitale. J'ai entendu bien souvent Le Play exposer les fortes raisons qui militent contre cette situation. D'autre part, au point de vue stratégique, d'éminents spécialistes pensaient, et pensent encore, que la nature et la configuration du territoire indiquent la place de la citadelle inexpugnable de la France au coude que (orme la Loire entre Orléans et Gien, alors qu'après avoir coulé du sud au nord, le fleuve s'infîéchit pour redescendre au sud-ouest. Mais il ne s'agissait point, après la guerre, de discuter un changement de système aussi radical, et d'établir une capitale militaire qui serait autre que la capitale politique. Et tout le débat s'établissait autour de ces deux opinions : augmenter assez les fortifications parisiennes, pour que l'agglomération urbaine fût préservée des périls d'un bombardement; établir autour de Paris un camp retranché immense dont Paris serait le centre et le réduit, en jetant au loin, en avant, des ouvrages détachés.

Le Comité du génie soutenait la seconde de ces deux opinions, et c'est elle qui prévalut devant le Conseil de défense, après des discussions approfondies. Ces ' discussions ont été conservées, comme le veulent les r^lements, sur un registre spécial, tenu à jour, où se

fe r^lements, sur ut

trouvent mentionnées toutes les opinions motivées, émises par les membres du Conseil. Ce registre est secret. Les membres du Conseil ont seuls le droit de rouvrir. Mais le problème des fortifications parisiennes pouvait être livré aux débats publics, avec moins d'inconvénients que celui des fortifications de TEst, et la discussion qui s ouvrit devant l'Assemblée nationale, discussion dont j'avais mission de supporter le poids, fut rendue encore plus passionnante par l'intervention personnelle de M. Thiers.

L'ancien Président de la République était l'auteur des fortifications de Paris, élevées en 1840, pour répondre aux menaces de l'Europe coalisée contre nous, à propos des affaires d'Egypte. On sait que M. Thiers ne se déjugeait point facilement et qu'il était tenace dans ses idées. Il admettait, cependant, la leçon que nos désastres nous avaient infligée. Il comprenait qu'avec l'augmentation du nombre des combattants, dans les armées modernes, les fortifications de Paris n'occupaient plus assez de terrain pour rendre impossible l'investissement absolu de la Capitale. 11 comprenait encore qu'avec les progrès de la balistique, les forts détachés n'étaient plus assez loin de la place pour la garantir des projectiles de l'ennemi. Et, de fait, le blocus avait été rigoureux en 1871. Les forts détachés n'avaient pas été pris. Mais les obus allemands n'avaient jamais permis aux défenseurs de se déployer commodément pour une grande sortie, et, en outre, les effets du bombardement s'étaient fait sentir jusqu'à la hauteur du Panthéon. Mais M. Thiers, s'il consentait à éloigner un peu de l'enceinte les forts extérieurs et à occuper le plateau de Châtillon, pour que l'ennemi ne pût pas s'en emparer, comme il l'avait fait pendant la dernière guerre, n'admettait pas que nous dussions dépasser la ligne de la Bièvre. Pour lui, la Bièvre devait former le fossé de ces forts. Il défendait cette

Page 1