GRANDE REVUE
l'ennemi par un aspect m^nilîque et terrible ; on trouve anssi l'idée de se contraindre soi-même à des actes en rapport avec les signes extérieurs. C'est pourquoi l'esprit militaire et le culte de l'uniforme sont inséparables. C'est pourquoi nos pères se mettaient en grande tenue avant de se battre, et s'en allaient à la mort parés comme pour un bal. C'est pourquoi, jusque dans les neiges de la Pologne, on reconnaissait les bons soldats à la netteté de leurs boutons d'uniforme et à l'entrelien de leurs buffleteries. C'est pourquoi, entre Essling et Wagram, l'Empereur fit habiller de neuf toute la Grande Armée. C'est pourquoi, aujourd'hui encore, on transformerait le moral d'une troupe en lui donnant un bel uniforme, un plumet, un pompon, un signe distinctif. Eh! mon Dieu! ce n'est pas seulement à l'armée que s'applique cette règle. Est-ce que pour la femme une toilette neuve n'est pas une sorte de coup de fouet qui la fait se redresser, s'épanouir? Est-ce que pour le citadin le fait de revêtir l'habit noir n'est pas accompagné d'un sentiment qui lui inspire une tenue plus sévère, des manières plus châtiées?
Est-ce que l'ouvrier, le paysan endimanchés ne sont pas en quelque sorte contraints par la force de l'enveloppe à prendre les allures d'un milieu social plus élevé que le leur?
Quoi qu'il en soit, jamais armée n'a été aussi bien habillée, n'a présenté une collection plus variée d'uniformes qu'en ce jour du 6 juin 1867, l'armée française; et dans l'armée la' Garde impériale; et dans la Garde impériale la cavalerie, qui semblait sortie de l'imagination d'un costumier de théâtre.
Un peu avant deux heures, le maréchal Canrobert, sous le commandement de qui était placée toute l'armée, débouchait sur le champ de course, pour prendre son commandement, et presque immédiatement un fracas immense, oii se confondaient les acclamations
des foules, les commandements, le bruit des armes, les accords de toutes les musiques militaires et les salves du canon du Mont-Valérien, annonçait Tarrivée des Souverains. Je les vois encore s^avancer tous trois sur la même ligne : l'empereur Napoléon, en costume de général français, tranquille, simple, un peu affaissé sur son cheval; l'empereur de Russie, superbe, élancé, serré dans un habit vert, coiffé d'un claque emplumé, tel absolument que les gravures de 1814 représentent Alexandre I* entrant à Paris, et enfin le roi de Prusse, véritable statue équestre de guerrier germain, imposant sous le casque. Ils marchaient au pas, échangeant entre eux quelques paroles brèves, et les trois hôtes de l'Empereur épuisant, à son adresse, toutes les formules de l'admiration et de la louange, pour exprimer les impressions que leur causait le spectacle. Derrière eux, un véritable escadron où se trouvaient représentés tous les uniformes militaires du globe. En avant et en arrière, un peloton de Cent-gardes fulgurants comme des dieux de la Fable.
Quand ils eurent parcouru ainsi toutes les lignes, ils allèrent saluer l'Impératrice dans la tribune impériale, et se placèrent en face d'elle, pour assister au défilé, qui se termina par un immense mouvement en avant de la cavalerie, chargeant en ligne sur les Souverains et leur escorte, et s*arrêtant brusquement, à quelques pas d'eux, le sabre haut, et sur les lèvres, le cri de : c Vive l'Empereur! » poussé avec une véritable frénésie. Ce fut magique. 11 y eut là une minute inoubliable, dans laquelle acteurs et spectateurs conçurent l'idée d'une confiance inébranlable et d'une force irrésistible, qui devait, trois années plus tard, encore vivante, expliquer notre enthousiasme, notre délire et nos illusions.
Tout le monde sait que ce fut en rentrant de cette revue, dans la calèche impériale, assis aux côtés de