VISITE A L'EMPEREUR
gnolle, qui arrivait à la limite d'âge et allait passer dans le cadre de réserve. Au momentde prendre congé, le ministre me dit :
— Ne manquez pas surtout d'aller voir l'Empereur; il aura peut-être quelques questions à vous poser, quelques renseignements à vous demander. II est inutile que vous sollicitiez une audience. Je le préviendrai de votre rentrée en France et je vous ferai connaître ses ordres.
Le surlendemain, je recevais une lettre d'audience. En entrant aux Tuileries , je trouvai dans le salon d'attente le général d'Auvergne qui, comme moi, revenait du Mexique, et, comme moi, avait été convoqué. Quoique nous fussions à peu près étrangers l'un à l'autre, nous fûmes enchantés tous les deux de nous rencontrer en semblable circonstance. Nous nous imaginions l'un et l'autre que notre conversation avec l'Empereur aurait quelque importance, que le Souverain nous demanderait une appréciation sincère, désintéressée, de ce qui se passait là-bas et des résultats acquis par nos armes. Et nous étions ravis de pouvoir nous prêter un mutuel appui, pour supporter le poids d'un pareil entretien.
Nous entrons dans le cabinet impérial où l'Empereur nous reçoit comme il savait recevoir. Une de ses qualités les plus attachantes était un mélange de bonté exquise et de simplicité parfaite. Sans doute. Napoléon 111 avait, au plus haut degré, l'orgueil du grand nom qu'il portait et la conscience des grands devoirs que lui imposait ce nom. Mais dans la vie privée, il était profondément bienveillant et simple, sans morgue, sans pose, familier même, sans que jamais pourtant cette familiarité, servie par un tact suprême, allât jusqu'à faire oublier à ses interlocuteurs leur ranf; et le sien.
Dès les premiers mots, d'Auvergne et moi nous étions tout à fait à notre aise; tout à fait à notre aise
et tout à fait déroutés. L'Empereur ne nous demanda pas notre avis sur l'expédition, ni sur l'avenir du nouvel empire mexicain, ni sur les dispositions véritables des populations, ni sur le gouvernement libéral de Juarez, ni sur les moyens d'attacher le Mexique à Maximilien, ni sur la campagne que nous venions de faire dans le Nord et qui, nulle au point de vue militaire, était importante au point de vue politique, ni sur rien d'essentiel enfin ; il ne nous posa aucune des questions pour lesquelles nous avions préparé laborieusement des réponses. Il se borna à nous interroger sur l'installation des troupes dans les régions nouvellement occupées, sur l'état sanitaire de l'armée hors des Terres-Chaudes où le « vomito » est en permanence six mois de Tannée.
— Comment s'y prend-on, nous dit-il, pour préserver les hommes des rayons si dangereux du soleil?
— Sire, nous avons des couyre-nuques.
— Ah!
Et nous dûmes expliquer ce que c'était qu'un couvrenuque, en mettant nos mouchoirs sous nos chapeaux.
Notre audience ne fut ni longue ni intéressante. Visiblement, l'Empereur avait son siège fait. Il en savait plus long que nous sur le Mexique, ou ne voulait pas s'exposera voir nos idées déranger les siennes. Pourtant, quand il se leva pour nous donner congé, il nous dit :
— Quand vous avez quitté la Vera-Cruz, l'empereur Maximilien était-il arrivé?
— Non, Sire, mais il n'en était pas loin, car nous avons rencontré à la hauteur des Antilles le bâtiment qui le portait.
L'Empereur se borna à dire :
— C'est maintenant son affaire de s'imposer au Mexique. Et il ajouta quelques paroles dont le texte m'échappe, mais dont le fond signifiait qu'il était disposé à rappeler ses troupes et qu'il lui tardait d'en
ET MAXIMILIENT avoir fini avec le Mexique. On sentait que sa pensée aurait pu se formuler ainsi : i Que Maximilten se débrouille! Moi, je m'en lave les mains, d
C'est qu'en effet, bien qu'à ce moment-là la giieire de Sécession fût encore loin de son terme, il était clair que la défaite des Séparatistes n'était plus qu'une question de temps, et que l'indomptable énei^ie du président Lincoln viendrait à bout du Sud, dont l'écrasement, aux yeux d'un homme aussi perspicace que Napoléon m, devait compromettre singulièrement notre établissement au Mexique, Aussi le maréchal Bas allait-il bientôt recevoir l'ordre d'organiser le plus rapidement possible l'armée impériale mexicaine, afin de dégager l'armée française. Il s'y conforma de son mieux en renforçant les troupes de l'empereur Maxîmilien,au moyen de nombreux cadres empruntés à nos propres troupes. Beaucoup de militaires français prirent l'engagement de rester au Mexique après le départ de notre armée, et cet engagement, ils le tinrent loyalement, sans toutefois que leur dévouement à la cause de Maximilien ait pu sauver un empire condamné à périr par la nature même des choses.
L'Impératrice, elle aussi, pendant les premières phases de la campagne, recevait volontiers les officiers qui revenaient du Mexique et se plaisait à les faire parler. Mais les temps étaient passés, hélas! où ces officiers n'avaient que des choses agréables à lui apprendre et où, par conséquent, elle n'avait que du plaisir à les écouter. La Souveraine ne partageait pas l'imperturbable placidité de l'Empereur, et quand on lui apportait des faits qui contredisaient ses aspirations, elle en éprouvait une irritation dont elle ne ménageait peut-être point suffisamment l'éclat, et que la moindre convenance commandait de lui épargner. Nous n'aurions pas pu lui représenter comme bien sérieuses les chances du parti clérical au Mexique. Nous
n'avions donc aucune chance de lui plaire ; elle ne nous accorda point la faveur d'être reçus par elle, et nous n'osâmes point la solliciter.
Mon congé allait expirer, et je ne recevais aucune nouvelle du ministre de la guerre. J'étais toujours titulaire du commandement de la cavalerie au Mexique. Ce commandement venait d'être augmenté par l'adjonction d'une troisième brigade, et je faisais sans dépit mes préparatifs pour aller le reprendre, bien qu'il fût plutôt nominal qu'effectif, la cavalerie étant dispersée sur toute l'étendue du vaste empire, lorsque, dans les premiers jours d'août, je fus nommé au commandement de la brigade de cavalerie légère de la Garde impériale, en remplacement du petit général de Clérembault, qui portait un nom illustre dans la vieille armée et qui venait d'être nommé général de division.
C'était une grande faveur qui m'était ainsi faite, faveur dont je devais me montrer d'autant plus reconnaissant que je ne l'avais pas sollicitée. Je puis dire que j'inaugurai une série heureuse pour les « Mexicains », car, après moi, presque tous les officiers de mon grade revenant du Mexique passèrent dans la Garde, et entre autres les généraux du Preuil, Brincourt, Gamier. Ceux qui ne trouvèrent pas de place dans la Garde reçurent, en guise de dédommagement, une position dans l'armée de Paris.
Mon premier soin devait être de me pourvoir d'un aide de camp, puisque je ne pouvais plus compter sur mon pauvre du Vallon qui, à mon départ, était devenu le second de Dupin dans les Terres-Chaudes et préludait par des exploits ignorés à une mort glorieuse et inutile. Précisément, venait de rentrer en congé un jeune officier d'état-major, stagiaire dans mon ancien régiment, que j'avais emmené au Mexique avec mes deux escadrons de chasseurs d'Afrique : M. Darras, c'est le nom de cet officier, est aujourd'hui général de