C'EST LA GUERRE
— Quelle déclaration ? Et à propos de quoi? répondis-Je.
— Mais à propos de la candidature d'un Hohenzollern au trône d'Espagne.
— Vous me parlez là d'une chose que j'ignore absolument. Jai quitté la France depuis près de six semaines. Je n'ai pas ouvert un journal depuis lors; les dernières lettres que j'ai reçues ne contiennent rien de semblable. Ne vous étonnez donc pas de l'ignorance profonde où je suis,
— Oh ! mais c'est très intéressant. Attendez, je vais vous chercher les journaux. «
Le général passa dans son cabinet et en revint avec une liasse de journaux. Je parcourus rapidement les dépêches. Je lus plus attentivement la déclaration du ministre des affaires étrangères, et immédiatement, me revint en mémoire une lettre récente que j'avais reçue du général Ducrot, me recommandant un officier soumis à mon inspection et me disant : a Ne vous éternisez pas en Afrique. La guerre est inévitable et prochaine. Nous ne sommes pas prêts, mais nous nous débrouillerons en route, n Je n'avais pas attaché trop d'importance à cette prophétie, parce que je l'avais entendue trop souvent.
— Mais c'est la guerre que vous m'annoncez là! disje au général Marmier, en lui rendant ses journaux. C'est la guerre certaine, immédiate, et je m'étonne que vous n'ayez pas encore reçu d'instructions.
— Je n'ai rien reçu, et je vous ferais confidence des ordres secrets, si j'en avais reçu, sachant que vous serez des premiers informés.
— Eh bien, attendez-les d'heure en heure. Quant à moi, je considère mon inspection comme arrêtée.
Le lendemain, on me réveillait de grand matin, en ^'apportant de la part du Gouverneur Général, qui connaissait jour par jour mon itinéraire, l'ordre de ren-
trer immédiatement à Alger et l'avis que j'étais nommé au commandement de la division des chasseurs d'Afrique. Le soir même, j'étais à Alger; et déjà, le chemin de fer, les routes regorgeaient de troupes, zouaves et tirailleurs rejoignant les régiments dont ils avaient été détachés. C'était, si je me souviens bien, le 14 juillet. A Alger, tout le monde était convaincu que la gruerre était inévitable, et tout le monde la redoutait.
Le lendemain, on eut un moment d'espoir et je dirai, pour être franc, de soulagement, en apprenant, par un télégramme venu par Oran et par l'Espagne, que l'affaire était arrangée, et que le désistement du prince de Hohenzollern faisait disparaître tout prétexte de conflit entre la France et l'Allemagne. La nouvelle paraissait tellement sûre et la dépêche tellement affirmative, qu'on s'attendait à recevoir, par le courrier du soir, le retrait des instructions prescrivant l'embarquement des troupes. Ce fut seulement lorsqu'on les vit partir qu'on se rendit à l'évidence.
Je pris passage sur le bâtiment qui emportait le maréchal de Mac Mahon. Je trouvai à bord deux magnifiques bataillons d'infanterie : l'un du i*' régiment de zouaves, avec son excellent colonel, le colonel Carteret- Trécourt, qui devait mourir gouverneur de Lyon, et l'autre du i*' régiment de tirailleurs. Leur aspect me frappa, et en voyant ces vieux soldats qui suaient, pour ainsi dire, l'ardeur, l'enthousiasme et le dévouement au drapeau, je ne pus m'empêcher de faire part au Maréchal de la confiance qu'ils m'inspiraient.
— Quels troupiers ! lui dis-je. Croyez-vous que les Prussiens puissent nous en opposer beaucoup de semblables?
— Je partage votre admiration pour nos troupes, me répondit le Maréchal, et votre confiance en elles. Mais ne vous y trompez pas. Il faudra compter avec l'armée allemande : elle vient de terminer avec succès deux