‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 88 sur 285 · LE GÉNÉRAL TROCHU · texte numérisé non relu

LE GÉNÉRAL TROCHU

l'homme, en face des événements, et aboutit à l'inaction, à cette inaction dont il a donné un exemple mémorable, pendant toute la durée du si^e. C'est le sens critique qui lui a inspiré son beau livre sur les armées modernes, sur ï Armée française en iS6j, où il préconisait le service à court terme et les idées qui triomphent aujourd'hui.

Devenu chef d'un gouvernement d'avocats, le général Trochu éblouit tous ses collègues, en se montrant plus verbeux et plus éloquent qu'eux-mêmes. I! était trop bon militaire pour avoir une foi bien robuste dans le succès de l'entreprise qu'il conduisait, et dans la valeur des moyens dont il disposait. Maïs il n'avait pas assez de fermeté d'âme pour se dresser, tout seul, en face de deux raillions d'hommes illusionnés, et pour leur dire : 0 Vous vous trompez ! Vous rêvez une résistance impossible. Faisons la pais, n Et puis, il était Breton, c'est-à-dire têtu. En outre, il poussait la foi religieuse jusqu'au mysticisme. Et, au milieu de cette population parisienne indifférente et sceptique, il a dû avoir des nsions, comme Jeanne d'Arc. Enfin, comme tous les gens qui ont le sens critique très développé, il trouvait à toutes choses un nombre de solutions assez considérable pour que, quelle que fût l'issue d'un événement, il pût se vanter de l'avoir prévue. Et, de cette disposition d'esprit, les Parisiens furent les premiers à plaisanter, avec la fameuse histoire du testament déposé d'avance chez le notaire Ducloux, présenté comme une sorte de document prophétique. J'aime beaucoup, je vénère même le général Trochu ; mais je dois reconnaître que les événements qui se déroulèrent, depuis l'investissement jusqu'à la chute de Paris, ne furent guère que la mise en action de sa psychologie compliquée qui reposait, d'ailleurs, sur un fonds d'honnêteté impeccable. Il a forcé le respect universel par la plus digne et ta plus austère de toutes les retraites, et ce

n'est pas une des conséquences les moins pénibles de nos malheurs que la perte prématurée des forces intellectuelles et morales qu'il représentait.

En même temps que se déroulaient sous nos yeux toutes les phases de la lutte qui se poursuivait en dehors de nous, le passé cruel que nous venions de traverser devenait plus précis à nos yeux, et nous comprenions comment et pourquoi nous avions été battus. D'abord, pour expliquer par des raisons tout à fait générales nos défaites, il suffisait de regarder et de comparer l'état moral de la France et l'état moral de l'Allemagne. En France, le ressort gouvernemental était détendu, l'Empire mourait de la maladie de FEmpereur. Vivant depuis longtemps sous un gouverne* ment qui agissait pour elles, qui pensait pour elles, les populations, excepté dans certains grands centres, s'étaient déshabituées d'agir et de penser. L'opinion publique, désintéressée de la marche des choses, ne se réveillait de sa léthargie que lorsqu'il s'agissait d'affirmer sa volonté de conserver le gouvernement établi, et de prolonger son sommeil. Si les masses ne pensaient pas, les centres populeux déliraient, soumis aux excitations d'une opposition irréductible, et conspirant la chute de l'Empire, avec autant de ténacité que la masse rurale en conspirait la prolongation.

En Prusse, au contaire, régnait un pouvoir vigoureux, incontesté, entouré du prestige de la victoire et de la force, exercé par un homme qui a été un des grands caractères de ce siècle, entouré de serviteur» habiles, dévoués, géniaux même, qui lui rendaient en dévouement et en intelligence l'équivalent de la sûreté qu'il leur fournissait et de la confiance qu'il avait en eux. Dans le reste de l'Allemagne, soumise, obéissante, régnait un esprit national formidable, se traduisant par des aspirations irréductibles à l'unité, et par une résignation anticipée à tous les sacrifices.

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