II
Ce fut à cette époque que l'on essaya de perdre M. de Sartine en répandant dans Paris une accusation grave contre lui. Je soupçonnai tout de suite un tour du chancelier qui ne l'aimait pas, et qui, de plus, le craignait dans ce moment-là. Mme d'Armagnac, qui m'avait confié le fait, n'était pas de mon avis : elle prétendait qu'il ne disposait point de l'opinion de Paris, qui paraissait changée; mais elle ignorait combien cet homme-là avait de cordes pour les méchancetés subalternes, lui et un roué, le chevalier de Maupeou, son frère. Je connaissais bien celui-ci. Lorsque je revins de Provence, il avait osé me proposer de mentir à un ministre,, pour perdre un homme dont il convoitait le commandement. Cette proposition m'avait iudigné, et, depuis ce temps, je n'ai pu voir le chevalier de Maupeou sans un mépris mêlé d'horreur.
Vers le milieu de juin, je me trouvai avec M. de Sartine au lever du Roi. Je lui témoignai ma joie de ce qu'il s'était décidé à porter jusqu'à Sa Majesté ses plaintes de la noirceur qu'on lui avait faite, et j'ajoutai : « Au nom de Dieu et pour la consolation des honnêtes gens, instruisez bien le Roi à se défier de ces vilenies de Cour. » Il me parla alors de toute cette intrigue : on n'avait point remis au Roi de mémoire contre lui; mais on avait colporté, dans toute la capitale, que Sa Majesté, prévenue de plusieurs prévarications qu'il aurait commises, l'avait fort mal reçu. Ces prévarications étaient le monopole des blés, des tripes, des chandelles, etc. Loin que Louis XVI l'eût mal reçu, c'était, au contraire, par M. de Sartine qu'il avait appris tous les mauvais bruits qui couraient sur son compte, et que tout le monde attribuait au chancelier. Au surplus, ce n'était pas seulement avec lui que ce dernier ne sympathisait pas; le chancelier se méfiait