FÊTE A LA CHAUSSÉE D'ANTIN
lui-même, et le fit remettre à Monsieur dès le lendemain matin. Cette aventure amusa beaucoup le Roi, qui demanda à Monsieur : « Qu'auriez -vous fait si vous aviez été à la garde? » — « Je me serais démasqué. » — « Eh bien! reprit le Roi, pareille chose est arrivée à feu M. le duc d'Orléans (1) ; il se démasqua, et l'officier qui s'était pris de querelle avec lui, ne le connaissant pas, lui dit : Je ne vois de plus à tout cela qu'un fort sot visage. »
Huit jours après, il devait y avoir une grande fête à la chaussée d'Antin : Mlle Duthé et Mlle Desrieux devaient jouer la comédie, donner un grand bal et un très grand souper. Il y avait cent souscripteurs qui avaient tous versé chacun cinq louis; ils avaient la permission d'amener filles et hommes jusqu'à trois chacun : c'était le plus joli libertinage qu'on pût imaginer. Les bougies étaient déjà allumées, les salles remplies et la rue pleine de carrosses, lorsqu'un exempt de police arrive et défend de la part du Roi le spectacle, le bal et le souper. Tout le monde est confondu : l'une des filles pleure, l'autre prend gaiement la chose ; enfin Mlle Desrieux écrit à son curé pour lui offrir son souper pour les pauvres. L'ordre était du Roi luimême; les uns assurèrent que c'était M. l'archevêque qui avait demandé que l'on empêchât ce scandale en carême; d'autres, que M. le comte d'Artois avait résolu d'y aller, et n'avait pas voulu céder aux représentations du Roi, qui lui avait dit : « Je vous en empêcherai bien f » Le fait est que M. le comte d'Artois était à la Meute à l'heure où tout cela se passait, qu'il avait averti qu'il ne reviendrait pas souper à Versailles, et qu'il y revint pourtant fort mécontent.
(1) Louis, duc de Chartres, puis duc d'Orléans, fils du Régent et de Françoise-Marie (Mlle de Blois), fille légitimée de Louis XIV et de Mme de Montespan, né le 4 août 1703, épousa en 4724 Auguste- Marie-Jeanne, princesse de Bade, morte le 8 août 1726, et mourut lui-même en 1752.
Le 23 avril, j'étais à travailler dans mon cabinet quand ma fille aînée, Minette, y entra. Je lui trouvai les yeux ternes et abattus : je prévis sur-le-champ une grosse maladie. Toute la matinée elle frissonna et eut mal à la tête; sur les deux heures elle fut prise d'un peu de fièvre; on la coucha. On crut que c'était une fièvre éphémère, et je partis le soir sans inquiétude. On se trompait : la fièvre ne quitta point ma pauvre enfant : chaque jour le même accès vers une heure, mais sans aucun accident. Le médecin nous rassurait, et le 26 nous étions si peu alarmés que j'allai dîner chez le maréchal de Richelieu, qui m'avait invité par un billet. J'y trouvai beaucoup de monde; Marmontel était là et avait, comme à son habitude, le ton bien insolent. On parla devant lui de la place donnée par M. de Vergennes à l'abbé Sabatier (1), et aussitôt il s'écria : « J'en conclus que les vauriens feront toujours fortune. » De là, je fus mené à l'Opéra par le président de Brosses (2) ; j'avais une place dans la loge de Mme de Quinski; on jouait Alceste, de Gluck : cet opéra me fit, j'en conviens, le plus grand plaisir. Le spectacle était naturel et magnifique , Faction touchante, la déclamation vraie; la musique m'alla au cœur; j'y pleurai, ce qui ne m'arrivait jamais à l'Opéra.
Le 27 était mon jour de Comédie; préoccupé de l'état de ma fille, je restai chez moi. La pauvre Minette était dans la même situation : tous les jours un redoublement,
(1) Antoine Sabatier. littérateur, né à Castres en 1742, n'était que clerc tonsuré, adopta un instant les idées des philosophes et des encyclopédistes, les combattit violemment ensuite, émigra lors de la Révolution, revint en France au retour des Bourbons et mourut à Paris en 1817.
(2) Charles de Brosses, né à Dijon en 1709, magistrat, jurisconsulte et écrivain distingué, premier président du parlement de Bourgogne, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres; mort en 1777.