‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 130 sur 302 · JOSEPH II ET L'ABBE DE L'EPEE · texte numérisé non relu

JOSEPH II ET L'ABBE DE L'EPEE

pecté. Cet abbé était du nombre de ceux que l'on avait toujours désignés, en France, sous le nom de jansénistes, grand ennemi des jésuites et partisan zélé des réformes qui ne devaient qu'épurer le clergé de France, mais qui ont fini par le dépouiller.

Ce que Ton avait dit à l'Empereur de cet homme singulier, dont je savais parfaitement les principes, lui parut tellement merveilleux qu'il refusa d'en rien croire. Il fît ce que n'ont jamais fait ni Louis XVI ni Marie-Antoinette : il voulut assister lui-même aux leçons de l'abbé de l'Épée, et il arriva chez lui bien persuadé qu'il y avait quelque charlatanisme dans sa méthode, et beaucoup d'exagération dans sa prétendue science. En s'y rendant, il se proposait de le dérouter, et, ne lui dissimulant pas même sa défiance, il lui dit : « Je vous examinerai de près; voici une lettre que je vous ai écrite; elle est assez longue, mais je vous donnerai tout le temps de la dicter à vos élèves; sont-ils en état de la transcrire sous mes yeux? » L'abbé de l'Épée ne témoigna ni surprise ni embarras : « Vous allez voir, monsieur le comte », lui répondit-il; et, sur-le-champ, ayant rangé autour d'un tapis vert six de ses disciples, il les sépara tous, en plaçant entre eux de gros in-folio qui leur servaient de clôtures, et empêchaient qu'ils ne pussent jeter les yeux sur ce que chacun écrivait en particulier. C'est alors que, en présence de l'Empereur et des témoins qui me Pont attesté, il leur dicta

1712, chanoine de Troyes, fut interdit de ses fonctions sacerdotales comme janséniste obstiné; se consacra à l'éducation de deux jeunes sourdes-muettes d'après un système de gestes et de signes qu'il inventa; eut un plein succès: créa en 1775, seul, sans appui et avec ses propres deniers, la première institution de sourds-muets qui eût encore existé; ne fut aidé par le gouvernement qu'en novembre 1778 : on appliqua alors à la maison qu'il avait fondée une partie des biens du couvent des Gélestins, supprimé peu de temps auparavant. Il mourut à Paris en 1789, d'autres disent au mois de février 1790.

à tous à la fois, et par les mêmes signes pour tous, la

lettre qu'il tenait à la main et dont il ne prononça pas

même une voyelle. Elle fut écrite, en un quart d'heure au

plus, parles six sourds-muets, qui ne faisaient que regarder

leur maître et porter, après, leur vue et leur plume sur le

papier. L'Empereur fit ensuite le tour de la table, et trouva

sa lettre très correctement copiée, en français, en latin,

en anglais, en espagnol, en allemand et en italien. On

peut juger de l'admiration du prince, témoin de cette

merveille. Je ne parlerai pas des libéralités par lesquelles

il exprima d'abord sa reconnaissance : l'abbé de l'Épée

reçut de lui une boîte d'or avec son portrait enrichi de

diamants; et, pendant quelques conférences qu'il eut avec

lui les jours suivants, s'étant formé une juste idée du

talent de l'instituteur ainsi que de cette nouvelle langue,

dont les mots, pour arriver à la pensée, prenaient une

tout autre route que celle de l'ouïe, il lui envoya par son

ambassadeur, M. de Mercy, une magnifique médaille,

dont un côté représentait le buste du prince, et le revers,

Jésus-Christ guérissant un sourd et muet, avec cette

inscription dans l'exergue : Et surdos fecit audire et mutos

loqui! .

Dans une des visites que Joseph II rendit encore à ce créateur d'une nouvelle langue, un ecclésiastique, ami de celui-ci aussi bien que le mien, prit la liberté de lui demander des reliques de l'empereur saint Henri (1), dont il savait que la châsse était à sa disposition. Le monarque eut la bonté de lui promettre de se charger de cette com-

(1) Henri II, dit le Saint ou le Boiteux, dernier empereur de la maison de Saxe, né en 972, duc de Bavière en 995, empereur d'Allemagne en 1002. Il réunit la Bohème à l'Empire, propagea le christianisme en Hongrie et en Pologne, érigea en royaumes ces deux duchés, fut couronné empereur à Rome en 1014, mourut en 1024 et fut canonisé. Sa fête est célébrée le 15 juillet.

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