DISGRACE DU COMTE DE VIRY
Dans le courant du mois de septembre, M. de Saint- Germain quitta le ministère; il conservait son logement à l'Arsenal et 40,000 livres de rente : il y avait longtemps qu'il m'avait fait part de ses mécontentements (1). Deux mois auparavant, le comte de Viry, ambassadeur de
(1) J'ai lu les Mémoires de M. de Saint-Germain: tout annonce qu'ils sont véritablement de lui. Le Roi les a lus et les a fait relier : je le tiens de M. Thierry.
Ils sont composés de trois parties : la première est le récit de ses opérations : il annonce son plan, il l'expose. Il donne même en entier le mémoire qui lui fut remis par un officier général qu'il ne nomme point. Ce mémoire est la suite et l'ensemble des opérations qu'il projetait. Il raconte ensuite toutes les traverses qu'il a essuyées. Le portrait qu'il fait de M. de Maurepas est d'après nature, et il convient que, lorsqu'il put l'apprécier, il eut grande envie de regagner sa retraite. L'éloge du Roi est partout mis à côté du jugement que M. de Saint-Germain porte sur la perversité des courtisans. Il affirme qu'il a été arrêté sur tout. En parlant des mauvais ( hoix qu'il a faits, p. 49, il dit : Mon premier choix des officiers généra u.r n'a pas été plus tôt connu, que toutes les prétentions les plus mal fondées se sont élevées. J'étais bien résolu de les repousser, mais une autorité supérieure, qui ne pouvait ni connaître ni sentir le mal qui en résultait, ma forcé de céder encore. II entend là parler de la Reine. Sur l'article des dépenses, il dit : Sa Majesté dépense seule, pour son état militaire, plus que l'Empereur et le roi de Prusse ne dépensent ensemble. 11 prétend, avec raison, que nous avons beaucoup trop de places de commandement, eu égard à la multitude des hommes commandés.
Le complément de son grand projet était de substituer un conseil de guerre au ministre de ce département; dans ce conseil, le secrétaire d'État n'eût été que le rapporteur. Au reste, il donne son plan de deux manières, et l'une des deux ordonnances qu'il propose pour cet établissement laisse subsister le ministre et se borne à confier au conseil la législation et le contentieux . Il faut lire ces deux ordonnances. En général, la bonne foi et la candeur respirent dans <es Mémoires. M. de Saint-Germain avoue ses fautes, développe les intrigues, nomme les officiers dont il fait cas, indique ceux qui lui ont nui, mais ne dit ouvertement de mal et beaucoup de mal que de M. de Pezay. En somme, il paraît que M. de Maurepas l'a éloigné de tout travail avec le Roi lorsque ce premier ministre, gagné par l'intrigue, a voulu faire manquer l'objet d'une réforme. Ce qui parait avoir achevé de le décourager a été l'affaire des aumôniers, et le projet absurde qu'on lui a attribué de vouloir rétablir les Jésuites; tant il est vrai que les faussetés les plus extravagantes deviennent, entre les mains des courtisans, les instruments les
Sardaigne, avait été rappelé, et l'on assurait qu'il était disgracié. On fit là-dessus une horrible histoire : on prétendit que c'était pour avoir communiqué aux Anglais un traité passé entre le Roi, l'Empereur, les Espagnols, la Sardaigne et le Portugal; mais M. de Vergennes m'affirma que c'était une calomnie abominable : il n'y avait point de traité et ainsi point d'infidélité, et son rappel était l'effet d'une intrigue à la Cour de Turin. M. de Laigle-Blanche jalousait le crédit que M. de Viry avait sur
plus meurtriers. Le Roi alors fut trompé par le garde des sceaux et par M. de Maure pas.
Je ne dois pas oublier ici une chose que M. de Saint-Germain m'a contée lui-même. Il s'agissait de son plan d'instruction pour la jeune noblesse militaire. Un ministre, qu'il ne m'a point nommé, lui dit : « Quoi, monsieur le comte, dans un siècle aussi éclairé, vous avez recours à des prêtres pour l'éducation? » M. de Saint-Germain était persuadé que si. pour cet objet, il avait mis en travail des philosophes, il se fût fait la même réputation que ces gens-là ont donnée à l'impératrice de Russie.
La deuxième partie de ces Mémoires n'est autre chose que les rapports que M. de Saint-Germain envoya à M. du Muy et à M. de Maurepas, lorsque, après la banqueroute du dépositaire de toute sa fortune, le Roi lui donna 40,000 livres de pension. Il avait dû le ministère à ces écrits, qui cependant contenaient une partie des projets dont l'exécution l'a perdu.
On lit dans ces Mémoires ces phrases , deuxième principe, p. i'A2: Il n'y a guère que les motifs surnaturels qui puissent porter l'homme à
toute l'énergie dont il est capable Les Romains, dans les beauœ
jours de leur république, étaient les plus religieux des hommes. La religion et les bonnes mœurs, qui en sont un écoulement nécessaire, ont ensemble une telle influence sur le sort des empires, que leur décadence et leur chute furent constamment ïeffet et la suite de l'affaiblissement de la
religion, qui amène nécessairement la corruption des mœurs Toute
troupe sans religion et sans mœurs n'est jamais bonne
La troisième partie de ces Mémoires est une correspondance entre M. de Saint-Germain et un officier alsacien qui lui était très attaché, qui lui écrivait franchement tout ce qu'il pensait de ses opérations. Cet ami le critique avec beaucoup de force, et quelquefois même avec assez d'amertume pour faire sortir le ministre, déjà aigri par les traverses qu'il essuyait, des bornes que lui prescrivait la douceur de son caractère. Ces lettres et les réponses sont très intéressantes; il faut surtout lire la dernière. (Jouryial de Moreau, 26 septembre 1779.)
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nos princesses savoyardes. Il prétexta sa liaison avec un commis des Affaires étrangères, qu'il fît arrêter et mettre en prison. Le Roi regretta M. de Viry et, dans ses lettres, lui donna les plus grands témoignages de bonté.
Je partis à Fontainebleau le 20 octobre, avec M. Phlipeaux, mon secrétaire, et j'y restai jusques et y compris le mercredi 29. Mon voyage fut court et assez agréable; je ne mangeai chez aucun ministre, mais chez tous mes amis et surtout chez Mme de Civrac. La Cour avait pour amusements le jeu et les spectacles. On jouait dans le cabinet de la Reine au pharaon (1) : la banque était tenue par M. de Merle et par M. de la Vaupalière, qui avaient plusieurs croupiers ; la Reine , entre autres, leur faisait cet honneur. Cette banque gagna 8 à 9,000 louis pendant le voyage. Le Roi n'autorisa point par son exemple cette infraction aux lois de ses prédécesseurs , qui n'étaient pas révoquées; il jouait au trictrac chez lui, aux petits écus le point, ou au whist, aux douze livres la fiche; mais sa tolérance même nuisait aux mœurs, et il était fâcheux qu'elle contrastât avec les lois. Les spectacles allaient comme à l'ordinaire : quelques mauvaises pièces nouvelles. Cependant celle de Matroco, que Laujon nous avait lue autrefois et qui avait échoué à Chantilly > fut jouée après mon départ et réussit. Campan était le directeur de tous les spectacles de la Reine : il faisait les grands bras et copiait assez bien le maréchal de Duras.
Indépendamment du spectacle du château, on avait la comédie à la ville. Mlle Montansier (2) en était la direc-
(1) Jeu de hasard fort en honneur au xvne siècle et prohibé aujourd'hui. Il se jouait entre un banquier et des pontes au moyen de deux jeux de cinquante-deux cartes.
(2) Marguerite Brunet, dite la Montansier, née à Bayonne en 1730, dirigea divers théâtres au Havre, à Nantes, à Rouen, à Versailles,
il. 19
trice ; elle faisait jouer Mlle Raucourt, moyennant cent écus par représentation, ce qui lui attirait beaucoup de inonde. La Reine s'y rendait très souvent et applaudissait vivement cette actrice ; elle s'en déclara la protectrice, et tout le monde soutenait qu'elle était décidée à la faire rentrer aux Français, où Ton n'en voulait point. Malheureusement cette Raucourt. sur la fin du voyage, se brouilla avec la Montansier. Il y eut aussi quelques courses de chevaux; M. le comte d'Artois, contre son ordinaire, gagna deux paris. Deux coureurs , pour imiter leurs maîtres, panèrent à qui irait le plus vite à Nemours et en reviendrait : l'un d'eux en mourut.
Le duc de Lorge (1) avait, à cette époque, une grande affaire avec le vicomte de Choiseul (2), son beau-frère; en voici la cause. En 1773, feu M. le duc de Lorge (3),
acheta en 1789, au Palais-Royal, la salle dite Beaujolais, qui prit son nom, fit construire à ses frais, sur la place Louvois, un théâtre où depuis on installa l'Opéra, et mourut en 1820.
(1) Jean-Laurent de Durfort, filsd'Émeric-Joseph de Durfort, marquis de Durfort, puis duc de Givrac, et d'Anne de la Faurie de Monbadon, né à la Mothe-Montravel le 7 juillet 1746. mort à Rambouillet le 4 octobre 1826. — Enle mariant avec Adélaïde-Philippine, sa fille cadette, le duc de Lorge obtient du Roi la permission de lui faire porter le titre de comte de Lorge, ce qui annonce bien son désir et ce qu'il veut faire de son titre... Dès 1771, Louis XV fait écrire au marquis de Durfort, depuis duc de Civrac, que son intention est de faire revivre en faveur de son fils le duché de Lorge, dans le cas où il viendrait à s'éteindre. Le Roi fait plus en 1773 : il veut le faire revivre avant qu'il soit éteint... (Suite et défense du véritable point de vue de la question entre M. le vicomte et Mme la vicomtesse de Choiseul et M. le duc et Mme la duchesse de Lorge. — Mémoire de Moreau, n° LXXXVII du catalogue.)
(2) Renaud-César-Louis de Ghoiseul-Praslin, né le 18 juin 1735, maréchal de camp, ambassadeur à Naples de 1766 à 1771, duc de Praslin, à la mort de son père, en 1785, député de la sénéchaussée d'Anjou aux États généraux en 1789, se montra favorable aux idées nouvelles, et mourut le 5 décembre 1791.
(3) Louis de Durfort-Duras, d'abord chevalier, puis comte et enfin duc de Lorge, second fils du premier duc de Lorge et d'Élisabeth- (ieneviève Ghamillart, fille de Michel Chamillart, ministre, né
dont les deux fils étaient morts en bas âge, ne voyait que le maréchal (1), son frère aîné, qui pût recueillir après lui son duché héréditaire, et ce frère même, en 1758, s'était abstenu d'y succéder parce qu'il n'avait point d'enfants mâles. Il mourut d'ailleurs sans postérité avant son puîné. Louis XV, ne voulant pas laisser éteindre le duché de Lorge, résolut, comme il en avait donné des assurances précises dès 1762, de le recréer en faveur du comte de Lorge, qui avait épousé sa cousine, la seconde fille (2) du duc de Lorge. Il donna donc des lettres patentes pour assurer au gendre du duc qui portait son nom, et aux mâles nés de la fille qu'il avait épousée, le titre, les honneurs et la glèbe de ce nouveau duché. Ces lettres furent obtenues non seulement du consentement, mais sur la demande même du propriétaire, et enregistrées au Parlement de Bretagne; qui que ce soit ne réclama.
Après la mort du duc, survenue en 1775, le vicomte de
le 18 février 1714, servit en Italie en 1733, à l'armée du Rhin en 1735; fut nommé menin du Dauphin et maréchal de camp en 1745, la même année se distingua à Fontenoj et à Tournay, devint lieutenant général en 1748, commandant de Guyenne en 1759, et mourut le 10 décembre 1775. Il avait épousé Marie -Marguerite- Reine Butault, fille de Jacques-Joseph Butault, marquis de Marsan, en Bretagne, et de Marie-Françoise le Jacobin, héritière de Kérempa, dans la même province.
(1) Gui-Michel de Durfort, duc de Randan, seigneur de l'ancien duché-pairie de Randan en Auvergne, fils aîné du premier duc de Lorge, né le 26 août 1704, marié le 13 juillet 1728 à Elisabeth-Philippine de Poitiers-de-Rye, fille unique de Ferdinand-Joseph de Poitiers, comte de Rye, seigneur, marquis de Varambon et de Goublens, appelé comte de Poitiers, et de Marie-Geneviève-Henriette-Gertrude de Bourbon-Mal ause. Il en eut une fille unique, Marie-Geneviève de Durfort, née le 3 février 1735, qui épousa, le 18 février 1751, Jean-Bretagne-Godefroy, duc delà Trémoille.
(2) Adélaïde-Philippine de Durfort, née le 20 septembre 1743 et appelée Mlle de Pomerith, mariée le 22 mai 1762 à Jean-Laureynt de Durfort, morte le 12 décembre 1819.
Choiseul, mari de sa fille aînée (1), prétendit que cette loi avait dépassé les pouvoirs du prince, qu'il avait été surpris et trompé, et qu'il avait fait ce que les lois du royaume lui défendaient ; il essaya de syncoper les lettres patentes de 1773, soutint qu'elles n'avaient accordé au duc de Lorge que le titre, la dignité personnelle, mais n'avaient pu faire un duché d'une terre dont le feu duc de Lorge ne pouvait disposer en sa faveur. D'où grande division et grand procès. Toute la Cour en était occupée. Tout ce que l'on avait écrit jusqu'alors de mémoires pour le duc de Lorge était un fatras sans force et sans logique : ses défenseurs prêtaient le flanc de tous côtés. J'étais effrayé pour lui du ton imposant des mémoires du vicomte de Choiseul, de la marche de sa défense, de l'air spécieux que l'on avait donné à ses preuves, et, plus que tout encore, de ^impression qu'elles avaient produite sur le puhlic, et que j'eusse moi-môme partagée si, par état, je n'avais été accoutumé à méditer profondément sur les principes qui, seuls, me paraissaient devoir décider la question que l'on dénaturait. Je fus le premier à en avertir la famille : je dis avec franchise ce que je pensais de ce qui avait été publié de part et d'autre, et j'exposai mes propres idées. Mes amis exigèrent que je les misse par écrit, et que j'indiquasse le point de vue sous lequel je croyais que l'on devait envisager cette importante question. J'y consentis, et j'intitulai effectivement : Véritable point de vue (2) le développement que je donnai
(1) Guyonne-Marguerite-Philippine de Durfort, appelée d'abord Mlle de (juintin, née le 27 décembre 1738 et morte vers 1805; elle avait épousé, le 30 janvier 1754, le vicomte de Choiseul, fils aîné du comte de Choiseul, qui fut créé duc de Praslin en 1762.
(2) Mme de Civrac et Mme la duchesse de Lorge m'ont fait lire le mémoire et la requête contre le vicomte de Choiseul. Il est mal écrit, mais les réponses et surtout les exemples m'ont frappé. J'ai
à cette affaire, dont le vicomte de Choiseul demandait alors le renvoi devant un tribunal ordinaire, car il aurait souhaité que ce ne fût pas le législateur qui examinât ce que le législateur avait fait. Le succès qu'eut mon travail aurait pu me flatter. Les conseils du duc de Lorge l'adoptèrent et le firent imprimer. M. de Maurepas en fut enchanté : il voulut en connaître l'auteur; les autres ministres furent également convaincus, et je voyais avec plaisir que ce mémoire devait faire le sort de cette affaire. Il avait été envoyé à tous les juges, mais M. de Maurepas lui-même conseilla à Mme de Givrac de ne pas le livrer au public, parce qu'il était assez fort pour que le vicomte de Choiseul demandât du temps pour y répondre. Cet écrit mettait en sûreté le principe ancien et inaltérable, qui ne permet pas au législateur souverain de laisser juger sa loi par les officiers qui n'en doivent être que les exécuteurs, et démontrait que le Roi ne pouvait se dessaisir de cette affaire et la renvoyer; il pouvait dire L'érection du duché de Lorge est nulle; mais nul autre que lui n'avait le droit de le dire. Voilà ce que je soutenais, et voilà ce que le Conseil décida, malgré les prétentions du vicomte de Choiseul. Aussi le jugement, rendu au Conseil des dépêches qui se tint le samedi 24 octobre 1777, fut-il un moment agréable pour moi.
La Reine avait sollicité pour la vicomtesse de Choiseul, et elle traita très mal M. Amelot, qui, le dimanche matin, vint lui rendre compte du jugement. La vicomtesse de Choiseul fît, chez la Reine, une scène au pauvre M. de
été voir Robinet pour lui parler de cette affaire, et je l'ai trouvé bien disposé pour mes amis. (Journal de Moreau, samedi 19 juillet 1777.) J'ai composé àÉclimont un très bon mémoire pour présenter sous son véritable point de vue la grande question qui divise le duc de Lorge et le vicomte de Choiseul. (Journal de Moreau, mardi 23 septembre 1777.)
Sauvigny, et jeta les hauts cris comme si l'affaire était perdue parce que le Roi voulait la juger. Elle sut que le mémoire décisif était de moi; elle s'en plaignit amèrement, tandis que tous ceux qui l'avaient lu me félicitaient : je ne pouvais le nier; je ne sais point mentir, et tout le monde me reconnaissait.
La veille, j'avais passé la soirée chez Mme de Civrac; Madame Victoire y était venue et m'avait complimenté. Je lui dis : « Voilà un procès gagné contre le fils; j'en ai un, Madame, contre le père, et il faut que je l'emporte. » Elle me répondit en riant : « Pour celui-là, c'est mon affaire. » Je faisais allusion à un mémoire que je lui avais remis quelque temps auparavant et que j'avais également donné aux ministres. Il établissait clairement l'injustice qui m'avait été faite, en 1762, par M. de Praslin; cette injustice était la suite d'une vexation criante que j'avais essuyée de M. le duc de Choiseul. M. de Maurepas avait parcouru ce mémoire en ma présence, et avait beaucoup ri de la note séparée dans laquelle je contais naïvement comme quoi j'avais perdu 12,000 livres pour avoir assisté, une fois en ma vie, à la toilette de la duchesse de Gramont. « Ceci n'est pas bon à imprimer », fit-il. — « Si peu bon à imprimer, répliquai-je, que je ne veux pas même vous le laisser. » Au surplus, il trouva ma réclamation très juste et s'engagea à en informer M. de Vergennes, auquel j'écrivis en lui demandant un rendez-vous. Ce rendez-vous, je l'eus le dimanche 25. M. de Vergennes lut tout et examina mes pièces. Je lui disais : « Je ne veux pas de grâce, mais justice et justice sévère. » M. de Vergennes convint que les 12,000 livres m'étaient dues, me promit de me faire payer, et, tout en me conseillant d'enterrer cette affaire, il ajouta avec confiance : « Vous ne sauriez croire combien de petites vilenies j'ai eu à réparer de ces messieurs-là. »
La vicomtesse de Choiseul avait tort en s'imaginant que sa cause était perdue parce que le Roi voulait la juger; il n'avait point dit : L'érection du duché de Lorge est juste et régulière, mais simplement : C'est à moi seul qu'il appartient de prononcer sur l'érection du duché de Lorge; et, si un premier arrêt avait déclaré que je ne m'étais point trompé en demandant le Roi pour juge, un second, rendu le 29 septembre 1778, considérant que quiconque tient à remplir le vœu et l'esprit de la loi doit parler aussi clairement qu'elle, décida que la tournure singulière donnée par les gens d'affaires du duc de Lorge à la démission qu'il avait signée, n'annonçait point assez énergiquement la remise de la glèbe entre les mains du Roi, pour que le Roi ait cru en investir uniquement le nouveau duc. Il n'y avait donc plus, dès lors, de duché ni par conséquent de duc de Lorge; car, suivant nos lois, il était impossible que le Roi fît un duc héréditaire, si la concession ne rendait son vassal propriétaire et du titre et de la glèbe à laquelle il était attaché. Ainsi furent trompées les espérances d'un malheureux père de famille, qui avait voulu conserver à sa postérité un nom illustre et une dignité précieuse : l'intérêt, qui veut jouir, étouffa la gloire qui cherchait à se reproduire. Je n'en fus pas surpris : rien de plus chimérique que la moitié des projets que font les hommes pour leur postérité!