‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 146 sur 302 · M. DE MESNIL-DURAND ET M. DE GUIBERT · texte numérisé non relu

M. DE MESNIL-DURAND ET M. DE GUIBERT

consentis. J'étais dans l'œuvre; je fus enchanté de son discours, et je m'empressai, après la messe, de lui en faire mon compliment. J'appris que je l'avais fort embarrassé, et qu'il s'était cru obligé de supprimer, dans son exorde, un éloge de mes ouvrages qu'il avait prêché plusieurs fois, et même devant le Roi. Il m'alla chercher son cahier et me permit de l'emporter. Je le conjurai de retrancher définitivement ce morceau, mais je ne lui rendis le cahier qu'au bout de six semaines. Il vint depuis me voir; je n'étais pas toujours content de son imagination ardente; je lui disais que je la gardais pour faire avec lui quelques hérésies pendant nos hivers. Dans le feu de la Révolution, et lorsque l'Assemblée nationale eut déclaré la guerre à tous mes ouvrages, je regrettai de n'avoir pas conservé le témoignage de cet apôtre républicain.

Au mois d'avril 1779, j'eus une longue conversation chez M. le maréchal de Broglie avec M. de Mesnil-Durand (1), auteur d'un ouvrage de principes de tactique, intitulé : L'ordre profond, qui avait été combattu par M. de Guibert (2). Cet homme savait beaucoup et parlait à merveille; il m'exhorta à lire l'avertissement de son livre et une très agréable brochure composée contre M. de Guibert par un autre officier. Cela m'intéressait, car il était alors fort question du traité de M. de Guibert contre L'ordre profond : il était en deux volumes et très bien écrit. Il avait pour but de prouver que le système de

(1) François-Jean de Graindorge d'Orgeville, baron de Mesnil- Durand, maréchal de camp et tacticien, né à Lisieux en 1729, mort à Londres en 1799.

(2) Jacques-Antoine-Hippolyte, comte de Guibert, maréchal de camp, né en 1743 et mort à Paris en 1790. On a de lui un Essai de tactique et une Défense du système de guerre moderne; il composa également des tragédies, des éloges, des récits de voyages, et fut nommé membre de l'Académie française en 1786

M. de Mesnil-Durand était faux dans ses principes, dangereux dans ses conséquences, pernicieux dans son exécution. M. le maréchal de Broglie paraissait affecté de la publication de cet ouvrage : il avait lui-même protégé et fait exécuter, dans son camp de Tannée 1778, ce système de Y ordre profond, et il y avait toute apparence que c'était pour lui nuire que l'on avait fait écrire M. de Guibert, auquel, disait-il, s'était joint le chevalier de Chastellux : il semblait qu'on voulût l'écarter du ministère et de la besogne. Il assurait que, l'année précédente, lorsqu'il avait été arrêté qu'il y aurait un camp en Normandie, on comptait faire une descente en Angleterre; mais que, quand le ministère avait vu que le Roi de lui-même l'avait appelé pour commander ce camp, tous les projets avaient été changés : cela n'avait plus été qu'un simulacre ridicule et une dépense perdue.

C'est vraiment un pays terrible que la Cour; il suffit que le Roi laisse soupçonner sa confiance, pour que tous les courtisans travaillent sur-le-champ à couper les jarrets du malheureux homme de bien qu'il paraît estimer. Le maréchal de Broglie me le démontra en me contant l'histoire suivante. Un jour, le Roi l'accueillit avec beaucoup de familiarité; il le fît entrer dans son cabinet, le conduisit à une embrasure, lui parla de promotion. Le maréchal, fêté de tous ceux qui l'environnent, trouve dans l'OEil-de-beuf un véritable ami qui lui demande : « Monsieur le maréchal, quand partez-vous? » — « Je vous entends, répond-il; dans huit jours, je vais à Metz. » — « Répétez cela partout, reprit l'ami, ou partez dès demain. »

Le maréchal de Richelieu, auquel, quelques jours après, je parlais de L'ordre profond, s'écria : « Je ne lirai point tout cela : l'ordre profond et l'ordre mince, tout est bon suivant le local, l'objet qu'on se propose, le projet que l'on suppose à l'en-

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