‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 156 sur 302 · M. D'ORMESSON, CONTROLEUR GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

M. D'ORMESSON, CONTROLEUR GÉNÉRAL

c'est qu'il fut, avec le feu maréchal du Muy, le seul ministre choisi de la main même de Louis XVI. Ce prince s'était pris de goût pour lui dans un petit travail qui, deux fois par mois, l'amenait à Versailles pour les affaires de la maison royale de Saint Cyr ; le Roi le regarda comme un homme simple, qu'il crut très désintéressé, parce qu'il le vit fort habilement refuser tous les bienfaits qu'il lui offrait. Il fit même, clit-on , quelques façons pour accepter le ministère des finances : il allégua sa jeunesse et son incapacité. Je conviens qu'il manquait de moyens; mais je suis bien sûr qu'il ne manquait pas d'ambition. Le bon Louis XVI s'imagina que l'économie avec laquelle il ménageait les dépenses de Saint-Cyr, lui ferait ménager celles du trésor royal avec une parcimonie dont lui, Roi, était disposé h donner l'exemple.

Heureusement pour M. d'Ormesson, Coster était encore là et pouvait le diriger; mais, malheureusement pour la France, tous les deux furent bientôt déplacés par les intrigues de M. de Calonne. Le pauvre d'Ormesson fut éconduit le 2 novembre 1783. Il m'avait toujours traité en ami; il avait lu, et je crois même avec fruit, tous mes ouvrages. Sa mère, Mlle de la Houssaye, nous les citait à tout propos, et lui-même, tant que M. de Maurepas avait vécu, ne m'avait pas rencontré une seule fois chez ce principal ministre sans me combler d'éloges. Sa femme, fille de M. Lepelletier de Morfontaine qui, par bonheur pour lui, quitta la place de prévôt des marchands avant la Révolution, avait beaucoup d'esprit et de connaissances. J'ai toujours été considéré dans leur maison comme un de leurs meilleurs amis, soit avant, soit après leur disgrâce.

Je dois avouer que M. d'Ormesson mérita sa chute, et donna comme un imbécile dans le piège que lui tendit son

successeur. Vingt-quatre heures avant qu'il fût renvoyé, j'étais en état de lui prédire ce qui lui arriva. Je n'allai le voir qu'après le coup porté; je le trouvai au désespoir, prêt à pleurer, mais ne pleurant que sur lui-même, et non sur l'État.

Ce fut lui qui m'apprit les perfidies dont il était la victime : on se rappelle qu'alors tous les payements se faisaient en billets de la Caisse d'escompte. Cet établissement était administré par une des plus riches familles de Paris, celle des Marquet. Leur fortune, plus que suffisante pour répondre de tout le numéraire de cette caisse, était due à l'immense commerce auquel ils s'étaient livrés, sous la protection des Paris, dans des entreprises de vivres. Ces Marquet, dont j'ai vu le père faire assidûment sa cour à M. de Beaumont, archevêque de Paris, avaient toujours rendu aux ministres des services importants, et avaient toujours favorisé les amis et les créatures de M. de Choiseul. C'était à la Caisse d'escompte que M. l'évèque d'Autun avait commencé son apprentissage pendant son agence du clergé, et le baron de Talleyrand, qui, sous le règne de Louis XVI, a été, par la faveur de la Reine, nommé à l'ambassade de Naples, avait épousé une demoiselle Marquet. Une autre demoiselle du même nom a été la première femme de M. de Calonne; celui-ci était donc extrêmement lié d'amitié et d'intérêts avec les administrateurs de cette Caisse d'escompte, qui était alors regardée par le pauvre M . d'Ormesson comme une des principales ressources du trésor royal.

Tel était l'état des choses lorsque Foulon (1) et Calonne

(1) Joseph-François Foulon, né à Saumur en 1745. intendant des armées et intendant des finances, fut créé par Louis XV baron de Doué, remplaça Necker au contrôle général des finances le 12 juillet 1789. Sa nomination excita une vive irritation : étant tombé

Page 1