‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 161 sur 302 · ESSAI SUR LES BORNES DES CONNAISSANCES HUMAINES · texte numérisé non relu

ESSAI SUR LES BORNES DES CONNAISSANCES HUMAINES

clergé, avait publié des mémoires pleins d'érudition, mais absolument contraires aux principes de la féodalité, qui étaient alors le droit commun de toute la France, et sur lesquels saint Louis lui-même s'était fondé pour percevoir les régales de tous les bénéfices dont il avait la nomination. Étonné des preuves que je donnai, et peut-être frappé de leur évidence, le prélat me remercia de l'honnêteté avec laquelle j'avais combattu son système; mais il était trop tard, et le clergé n'eut pas le temps de profiter de la lumière que j'avais essayé de répandre sur ses véritables intérêts : ce n'était pas en lui conservant ses biens temporels que la Providence voulait enfin le faire remonter à la hauteur de son ministère.

A cette époque, et depuis longtemps déjà, on disputait avec chaleur sur la tolérance due aux opinions ; dans un moment où les disputes sur cet objet étaient un peu moins vives, j'avais composé un ouvrage destiné à préparer le public à recevoir, sur cette importante matière, les idées les plus saines. Il était intitulé : Essai sur les bornes des connaissances humaines (1) . J'y examinais jusqu'où la raison peut aller dans la recherche des vérités qui sont de son domaine; je prouvais que, sans être réduite à s'imposer silence, elle a besoin de la révélation pour acquérir des connaissances sur les plus essentielles relations dont elle sent elle-même la nécessité, et je combattais égalemertf la licence des philosophes qui nient tout, et la hardiesse des théologiens qui veulent que l'on croie tout sur leur parole. Je n'avais point mis mon nom à cet ouvrage. La nature des questions que j'y traitais m'avait décidé à le publier comme le fruit des réflexions d'un vicaire de campagne. Monsieur seul était dans ma confidence. Cet Essai

(1)N° XLVIII du catalogue des ouvrages de Moreau.

ayant eu le plus grand succès, plusieurs évêques désirèrent connaître l'honnête ecclésiastique qui en était l'auteur; dès que, par des recherches dans les bureaux de la librairie, on eut découvert que j'en étais l'éditeur, ils m'écrivirent pour me demander son nom. Je m'amusai beaucoup des offres qu'on fit à mon ami, mais je refusai de le nommer : j'alléguai son grand âge qui l'éloignait des grands emplois. Cependant, quand le temps arriva où, à propos des protestants, on dut plus que jamais s'occuper de l'importante question de la liberté de conscience, je fis réimprimer mon Essai, et j'y joignis, toujours sous le nom de mon vicaire, une Lettre sur les principes, les règles et les bornes de la tolérance. Elle devint la base de la brochure fort courte que j'écrivis, en 1787, lorsque fut agitée la grande question du mariage des religionnaires. On se rappelle tous les efforts par lesquels, sous prétexte de leur accorder ce qu'on ne pouvait leur refuser sans injustice, on se proposa d'amener la nation à la plus parfaite indifférence sur les cultes. Le malheureux M. de Malesherbes n'a eu que trop d'occasions de se reprocher, dans la suite, tout ce qu'il entreprit en faveur de ceux qui furent alors appelés les acatholiques ; mais il n'était rentré au ministère que pour leur faire remporter cette victoire sur notre ancienne législation. Je pensais, comme lui, que le mariage était dû même aux sujets du Roi que leur religion empêchait de recevoir le sacrement du mariage; mais j'étais bien persuadé que le gouvernement ne leur devait que cela, et ne pouvait leur permettre ni l'exercice de leur religion, ni, à plus forte raison, lapromiscuité du culte. Je n'avais jamais été de l'avis du garde des sceaux Miromesnil, qui, pour ne pas leur accorder tout, aimait mieux les livrer à la honte du concubinage, et ne laisser à leurs enfants aucun titre de légitimité. Néan-

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