‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 179 sur 302 · VOYAGE A ARNOUVILLE · texte numérisé non relu

VOYAGE A ARNOUVILLE

ce qui cependant était faux, puisque, seul, je les avais instruits de ma démarche. Le vieillard allégua son âge et sa santé; il ne déraisonna point avec nous, mais il ne raisonna que comme il l'eût fait vingt ans auparavant, dans un temps où l'autorité du Roi, inviolable et sacrée, était très maladroitement, mais si fermement défendue par l'aristocratie ministérielle. M. d'Amécourt lui proposa divers projets de Remontrances; et M. de Machault, m'ayant prié de prendre la plume, dicta quelques phrases qui eussent pu servir de réponse lorsque, autrefois, le ministre s'imaginait tout faire avec la grande députation, en remettant quelques mots insignifiants aux députés. Mais une résolution qu'il exprima positivement, et sur laquelle il me parut inébranlable, fut celle de ne jamais s'établir à Versailles, et surtout de n'y jamais prendre place dans le Conseil.

Sur ce point, nos deux magistrats, pour ne pas le fâcher, en vinrent presque à se ranger à son avis; mais ils insistèrent beaucoup sur sa rentrée à la Cour : c'était en effet tout ce qu'ils voulaient de lui, et je crois qu'ils l'eussent eux-mêmes bientôt exhorté à s'en retourner à Arnouville, pourvu qu'il eût commencé par obtenir du Roi qu'il mit l'un et l'autre au nombre de ses ministres. De mon côté, je l'engageai, comme de raison, à se montrer à Versailles, tout en approuvant bien cordialement en moi-même son refus, et en riant, à part moi, de le voir presque s'irriter de ce que je le poussais trop sur une démarche que j'eusse été très éloigné de lui conseiller si j'avais été son ami.

Nous fîmes bonne chère ; nous louâmes sa demeure, ses travaux champêtres; nous nous promenâmes, et, sur les cinq heures, je pris congé, bien plus content de ma mission que ceux qui s'étaient flattés d'en tirer un tout autre parti. Je fus, au reste, fort aise de juger, à la lin de sa carrière,

un ministre à qui je n'avais parlé que deux fois en ma vie, et avec lequel mes relations par écrit s'étaient bornées à lui envoyer les feuilles de mon Observateur hollandais, non comme au garde des sceaux, mais comme au ministre dé la marine. Je lui rappelai son père, que j'avais autrefois beaucoup vu chez M. le chancelier d'Aguesseau, et je me permettrai d'insérer ici certaines anecdoctes relatives à cette famille, qui pourront servir à montrer l'esprit du siècle que nous finissons.

M. de Machault (1), père du garde des sceaux de ce nom, après avoir fait, par les intendances, le chemin qui conduit à Versailles les magistrats qui se destinent à l'administration , avait été nommé , par le chancelier d'Aguesseau, à une des places de conseiller au Conseil des dépèches ou au Conseil royal. Il était, comme les d'Aguesseau, chrétien et religieux, et ceux-ci m'ont conté de lui une histoire aussi singulière qu'édifiante, que je rapporterai comme une grande leçon de morale.

Il avait, dans sa jeunesse, augmenté par un fils naturel le nombre des enfants d'une honnête famille, dont la fortune était déjà assez considérable lorsqu'il la connut. Cet enfant resta seul : ceux que l'on croyait ses frères ou ses sœurs moururent tous avant lui. M. de Machault eut de grands remords; il fallait réparer le mal et ne scandaliser personne. Voici comment il s'y prit. Il chargea deux secrétaires très actifs et très intelligents : 1° de se procurer en secret les noms et les généalogies de tous les collatéraux qui, soit du côté du père, soit de celui de la mère, eussent hérité des biens de cette famille; 2° de découvrir,

(4) Louis-Charles de Machault, conseiller d'État, existait encore en 1745, lorsque son fils fut nommé contrôleur général ; il avait été surnommé Machault Coupe-tête, à cause de la sévérité qu'il avait montrée dans ses commissions de magistrature.

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à force de recherches, le montant de la fortune dont jouissait le petit adultérin,, et d'en dresser des états qui, pour la plus exacte justice, ne laissassent rien à désirer. Ce travail dura plusieurs années, au bout desquelles il fît, par la même voie, distribuer à tous ces gens-là, en bons louis d'or, tout ce qui eût dû leur revenir à chacun et du principal et des intérêts. Tous ignorèrent et n'ont jamais su ni l'auteur ni le motif de cette restitution. Ce qui faisait rire MM. d'Aguesseau, c'est que le contrôleur général des finances ne pouvait être pour le Roi un homme d'affaires plus fidèle, plus exact et plus désintéressé que l'avait été son père, lorsqu'il s'était rendu, sans qu'on s'en doutât, l'intendant d'une famille bourgeoise, et qu'il craignait lui-même d'être ruiné par cette qualité d'intendant qui en a enrichi tant d'autres.

Ce vieux Machault, que j'allai voir à Arnouville, n'était plus propre aux affaires de la terre; mais depuis longtemps il marchait droit vers le ciel, et y marchait par le chemin qu'indique l'Évangile. J'en pourrais dire autant d'une foule de grands personnages, de tout état et de tout sexe,, que j'ai vus pécher et se convertir ensuite, se sauver et travailler par la tolérance et la charité à sauver leurs frères. Nul pauvre autour du respectable seigneur d' Arnouville; habits, logement, nourriture : tels étaient ses bienfaits. Il avait bâti presque toutes les maisons qui environnaient son château, et là, comme dans les anciennes cabanes de son village, aucun habitant ne lui a en vain avoué ses besoins.

Il était, je crois, intendant de Flandre, quand on le fit lieutenant général de police de la ville de Paris, à la place de M. Hérault (1), qui avait épousé la fille aînée de

(1) Ce que dit ici Moreau, d'une façon d'ailleurs toute dubitative, est inexact : Machault n'a été intendant de Valenciennes qu'en 1743,

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M. Moreau de Séchelles (1). Ce petit ministère de la police menait alors à tout, et, après la disgrâce de M. Orry (2), M. de Machault fut appelé au ministère des finances (6 décembre 1745). A ce moment, j'étais encore dans la maison de Mme de Chastellux, mais j'avais été reçu avocat en 1741. Sa promotion au contrôle général m'inspira quelques velléités de devenir financier; MM. d'Aguesseau m'en détournèrent.

Le ministère confié à M. de Machault fut orageux, et ce n'est pas à lui qu'on doit en donner le tort. On se rappelle les lettres Ne repugnate. et l'on connaît les querelles qu'il se créa avec tout le clergé de France (3). Il l'aurait

et Hérault avait quitté la place de lieutenant de police de Paris en 1739. — René Hérault, né à Rouen en 1691, d'abord avocat du Roi au Chàtelet, puis intendant de Tours, lieutenant de police de Paris de 1725 à 1739, conseiller d'Etat et enfin intendant de la généralité de Paris, mort le 2 août 1740. Il avait épousé en secondes noces, en décembre 1732, Marie-Hélène Moreau de Séchelles, née en octobre

(1) Jean Moreau, seigneur de Séchelles, né en mai 1690, conseiller au Parlement de Metz et maître des requêtes en 1719, intendant de Valenciennes en 1727, intendant des armées en 1741, conseiller d'État en 1742, intendant de Lille en 1743, de nouveau intendant des armées de 1744 à 1747, contrôleur général en 1754. Il avait épousé, en octobre 1712, Marie-Anne-Catherine d'Amorrézan, née le 25 novembre 1692.

(2) Philibert Orry, comte de Vignori, né à Troyes en 1689, directeur des bâtiments du Roi, rétablit, en 1734, les expositions de peinture au Louvre ; contrôleur général des finances, se montra rude, mais économe et intègre, fut disgracié par Mme de Pompadour, et mourut en 1747, au château de la Chapelle, près de Nogentsur-Seine.

(3) Machault fit rendre, en 1747, Yédit de mainmorte qui interdisait au clergé de posséder aucun fonds sans autorisation juridique, et voulut, dans la suite, exiger sur les revenus ecclésiastiques le payement de l'impôt du vingtième, qui était auparavant remplacé par des dons gratuits. Pour essayer de faire accepter son système, il chargea Rargeton, célèbre avocat du Parlement de Paris, de dresser un mémoire: de là ces lettres connues sous le nom de Ne repugnate, parce qu'elles avaient pour épigraphe ce passage de Sénèque : Ne repugnate vestro bono. Elles furent supprimées par un

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