‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 187 sur 302 · LA REINE MARIE-ANTOINETTE ET M«F DE POLIGNAC · texte numérisé non relu

LA REINE MARIE-ANTOINETTE ET M«F DE POLIGNAC

cruel de mes persécuteurs. Qu'il me soit permis de placer ici uu trait qui excitera toujours ma reconnaissance. J'étais un jour à déjeuner avec elle lorsqu'on annonce la Reine, qui entre rapidement, l'appelle ma reine et se jette a son col; on croit bien que je fus empressé de me retirer : « Je ne vous quitte pas, me crie-t-elle ; attendez dans mon salon, et rentrez chez moi quand j'aurai reçu les ordres de Sa Majesté. » Je n'attendis pas un quart d'heure ; la Reine, en repassant, me vit et me fit la même mine qu'elle m'a toujours faite. Sur-le-champ, je rentre chez la favorite, qui se met à rire : « Eh! mon Dieu! madame, lui dis-je, pourquoi m'exposez-vous ainsi à ce terrible regard qui me fait peur? » — « Pourquoi? me répond-elle. Pour qu'on sache bien que vous êtes et que vous serez toujours mon ami. »

A ce moment, cependant, la faveur de la gouvernante était entière. Au bout d'un an, il n'en restait plus d'autres traces que l'estime et, si je l'ose dire, que ce respect que les rois eux-mêmes se sentent pour Tirréprochabilité de ceux avec qui ils vivent (1). C'est alors que Mme de Polignac, dans un entresol du logement de la gouvernante où elle avait placé ses livres, me conta bien des fois en détail les refroidissements qui l'avaient affligée, et lui avaient fait souvent désirer une retraite que la Reine ellemême, qui commençait à lui préférer Mme de Lamballe, ne lui eût point accordée. Ce que je puis certifier, c'est qu'elle l'eût demandée avec les plus vives instances, si Mme d'Andlau, sa tante, et tout le reste de sa famille, dont son caractère indolent l'avait rendue très dépendante, ne s'y fussent constamment opposés. Il faut convenir que le titre et les fonctions de gouvernante lui indi-

(I) C'est en 1785 qu'eut lieu ce refroidissement, causé, non par

l'indilïérence, mais par la raison (Marie-Antoinette et sa famille,

par M. de Lkscure.)

quaient des devoirs sacrés, dans lesquels il lui était prescrit et très honorable de se renfermer; mais il faudrait avoir aimé la Reine comme elle l'a aimée, pour se faire une idée juste des dégoûts et des chagrins qu'elle daigna me confier, et contre lesquels je cherchai à la cuirasser. En lui payant ici le tribut de ma reconnaissance, je n'ôte rien de la gravité de ce que je rapporterai plus loin sur son compte; j'ajouterai même aux fautes que j'aurai à lui reprocher, l'accueil qu'elle fit à la très imprudente résolution prise à la fin de 1788 (23 septembre) d'assembler les États généraux. Dieu avait sans doute, dès lors, résolu de punir l'irréligion des princes, les mœurs dépravées du clergé et la licence des peuples, car toute la France avait accueilli ce système d'insurrection qui a amené la destruction. Je ne sais quelle curiosité s'était emparée de tous les esprits; il n'y avait aucun accord dans les motifs, mais les résultats étaient semblables : la Reine^ les princes, le clergé, les grands, le Roi lui-même, se formèrent l'idée la plus agréable d'un changement universel. Ecce nova facio omnia, voilà le cri qui s'éleva à la Cour, et le comte d'Artois ne donna-t-il pas, comme un autre, dans les pièges de ce Genevois dont je vais, dans un moment, rappeler les derniers attentats? Ne vîmes-nous pas ce prince se féliciter de la haute opinion qu'avait de lui cette noblesse qui le regardait comme son chef? Ne signa-t-il pas ce Mémoire célèbre, dans lequel on suppose l'indispensable nécessité d'assembler la nation? Non seulement on voulait les États, mais on insista, et Mme de Polignac ne fit là-dessus que répéter le vœu de la Reine, pour qu'ils se tinssent à Versailles. Depuis longtemps déjà toutes les factions s'agitaient; on annonçait à l'avance que telle maison devait être fréquentée par les aristocrates, et donnerait à souper à la noblesse et aux ecclésiastiques; que

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telle autre fêterait le tiers état. La résolution de Mme de Polignac fut de traiter également bien tout le monde; pourtant, elle crut que les membres du tiers ne trouveraient point mauvais qu'on ne les admît pas le soir à une table où les princes soupaient presque tous les jours : le dîner fut le repas du tiers.

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