‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 193 sur 302 · RÉPONSE DU DUC DE LUYNES · texte numérisé non relu

RÉPONSE DU DUC DE LUYNES

publiasse tout ce qui. sur les grandes affaires que l'on était sur le point d'agiter, pouvait fournir aux législateurs ou de grandes vues ou d'importantes réformes. Pour qu'il n'en coûtât rien à l'État, je me chargeai de tous les frais, et je n'en ai point été remboursé, parce que Moutard me renvoya la majeure partie de mes exemplaires, qu'il n'osa plus mettre en vente lorsque l'aristocratie de 1789 eut décidé, contre mon avis, qu'il fallait tout détruire. L'ordre de faire imprimer la seconde partie de mon ouvrage me fut transmis pendant que Ton travaillait, dans toutes les provinces, à la nomination des députés et à la rédaction de leurs cahiers. On y trouvera la plupart des grandes réformes faites par l'Assemblée nationale, mais proposées d'après les lois mêmes sous lesquelles nous vivions encore.

Quand, malheureusement pour la France, il eut été bien décidé que les États généraux se tiendraient à Versailles sans que l'autorité du Roi se fût mise à l'abri et sous le canon du Parlement, le plus grand intérêt qu'eurent les princes fut de connaître le caractère, les aspirations et les vues de chacun des députés qui tous étaient venus s'établir dans cette ville. En partant de nos anciens usages, aucun pair de France, aucun membre du Parlement ne pouvait prendre place aux États comme membre de l'un des trois ordres, et la place des pairs et des magistrats du Parlement était à la suite du Roi auquel ils devaient leur service; mais les uns et les autres avaient déjà abandonné le Roi, et je me souviens qu'en 1788, je fus témoin à Paris, à l'hôtel de Laval, des démarches du duc de Luynes (1), qui voulait absolument être député.

(1) Louis- Joseph-Marie- Charles -Amable, d'abord comte d'Albert, puis duc de Luynes, second fils de Marie-Charles-Louis d'Albert de Luynes, duc de Chevreuse. et d'Henriette-Nicole Pignatelli d'Eg-

Je lui dis : « Monsieur le duc, je ne vous conçois pas; car si le Roi, dont les États généraux ne détruisent pas les droits, invite les pairs de France à l'assister dans sa Cour, qui peutêtre va lui être plus nécessaire que jamais, quel parti prendre zvous? » Cet imbécile me répondit : « Je dirai au Roi : Sire, je suis à la nation avant d'être à vous. » J'essayai de réfuter ce propos insensé, qui fut fort approuvé par un homme de qualité, proche parent du général Gustine (1), dont on connaît la fin déplorable. M. le comte de Bar, c'était son nom, me dit en me parlant du monarque, dont tout le monde cherchait à s'éloigner : « Je voudrais savoir qui Va fait roi. » — « Monsieur le comte, lui répondis -je, je voudrais savoir qui vous a fait gentilhomme. » Je n'oublierai jamais cette scène, pendant laquelle un Montmorency, faisant de grandes enjambées dans le salon, riait à gorge déployée et s'écriait, toujours en parlant du pauvre Louis XVI : « Nous verrons, nous verrons comment il s'en tirera. »

Je ne vois pas, jusqu'à présent, que la plupart de ces gens-là s'en soient mieux tirés que lui; mais ce que l'on

mont, né le 4 novembre 1748, député de la noblesse aux États généraux, resta en France pendant la Terreur, fut appelé au Sénat en 1803 et mourut le 20 mai 1807. Il avait épousé, le 17 avril 1768

Guyonne-Elisabeth-Joséphe de Montmorency-Laval, fille du maréchal duc de Laval.

(1) Adam-Philippe, comte de Gustine, né à Metz en 1740, nommé sous-lieutenant dès l'âge de sept ans, suivit en 1748 le maréchal de Saxe dans sa campagne des Pays-Bas, se distingua dans la guerre de Sept ans et dans celle d'Amérique; à son retour en France, fut fait maréchal de camp et gouverneur de Toulon; élu député de la noblesse de Metz aux Etats généraux en 1789, il commanda en 1792 aux armées du Rhin sous Luckner, qu'il remplaça ensuite ; prit Spire, VVorms, Mayence et Francfort, dut reculer devant les Prussiens et abandonner ces deux dernières places. Attaqué à la Convention pour sa conduite à Mayence et à Francfort, il donna sa démission, mais reçut le commandement de l'armée du Nord, où il ne réussit pas Les jacobins obtinrent son arrestation: il fut traduit devant le tribunal révolutionnaire, condamné à mort et exécuté le 28 août 1793

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sait, c'est que la plupart des membres du Parlement aimèrent mieux représenter la nation aux États, qu'assister le Roi dans sa Cour. Aussi, de tous ceux-là, aucun n'a échappé au supplice auquel, sous l'ancien régime, le Roi et ses pairs eussent pu les condamner comme félons. Celui d'entre eux qui, au moment de l'ouverture des États, attira le plus l'attention, fut le célèbre Duval d'Esprémesnil. Élu comme membre de la noblesse, il se fit présenter à Mme de Polignac, et M. le comte d'Artois ne fut pas long-temps sans s'apercevoir qu'il avait grand désir de l'aborder; mais il ne voulait pas lui dire un mot avant de savoir à quoi on pourrait l'employer; il s'en ouvrit à Monsieur, qui se chargea de m'en parler.

Je n'avais jamais vu d'Esprémesnil, et j'étais même extrêmement prévenu contre lui d'après la conduite qu'il avait tenue avec Lally-Tollendal. Depuis, cependant, en défendant le Roi par un chef-d'œuvre unique dans son e.± " "e, il a bien réparé le mal qu'il lui avait fait par ses premier erreurs. Voici le moyen qu'imagina Monsieur pour se mettre au courant, s'il était possible , de la doctrine et des projets de M. d'Esprémesnil. Ce prince avait pour valet de chambre un M. de Bonneuil, dont la femme — une de celles que l'on a appelées les berceuses de M. Beaujon — était la sœur de Mlle Tilorier qu'avait épousée M. d'Esprémesnil. Le valet de chambre du prince et le député de la noblesse se traitaient donc de frères, et se faisaient mutuellement honneur des liens qui les unissaient. Il fut convenu que Bonneuil m'inviterait à dîner avec son beau-frère. Rien ne m'a prouvé que mon prince eut fait part à Bonneuil de son motif secret : celui-ci, en me proposant cette partie, ne m'en donna d'autre raison que la curiosité qui pouvait nous porter, l'un et l'autre, à nous connaître. Le valet de chambre avait pour appar-

tement un entresol au-dessus du cabinet de Monsieur, et la croisée de ce cabinet était la même qui éclairait la petite salle à manger où nous devions dîner.

Monsieur fut informé du jour pris pour cette partie, et il m'a avoué ensuite qu'il avait ajusté, dans son cabinet, une éclielle sur laquelle il s'était juché de manière à entendre toute notre conversation, qui, attendu la vivacité de d'Esprémesnilet la mienne, devait se faire à haute et intelligible voix. J'ignorais, lorsque j'arrivai chez Bonneuil, ce petit artifice de mon prince, et je ne pensais avoir à rendre compte de mon aventure qu'au comts d'Artois, pour qui, le jour même, j'écrivis fidèlement tout ce qui s'était fait et dit à ce dîner.

On sortait alors fort tard de chaque chambre des États; nous attendîmes longtemps d'Esprémesnil, et l'on ne servit le potage qu'au moment où on l'entendit monter. Eh bien! avant même que nous fussions passés dans la petite salle à manger, nous étions déjà aux prises. Nous n'étions que trois convives, et je ne crois pas qu'il y ait eu aucun repas où la conversation ait été plus animée. L'impétueux d'Esprémesnil se possédait moins que moi; il n'avait pas lu mes ouvrages , mais il connaissait à fond toute ma doctrine : je n avais jamais prêché au Roi que le despotisme le plus arbitraire! Il convenait que c'était là le principe de toutes les Cours, et là-dessus il parcourait de son mieux toutes celles de l'Europe, et cherchait à me démontrer qu'il n'y avait pas un roi qui ne tînt ou ne dût tenir du peuple la puissance législative. La seule constitution raisonnable, selon lui, était la constitution britannique. Je devais me faire une conscience d'avoir égaré et dupé par mon style deux malheureux princes; mais il me prédisait, il était même prêt à gager sa tète, qu'avant la fin des États, la nation française n'aurait

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d'autre gouvernement que celui dont le président Montesquieu (1) avait l'ait le plus bel éloge. Quand le bon vin l'eut un peu radouci sur mon compte, il daigna m'avouer qu'il ne connaissait de moi qu'une seule bonne production, ma chanson sur le Bal des mères, et il m'exhorta à me livrer à ce genre de poésie légère. Enfin, il m'en dit tant que je finis par m'impatienter, en lui déclarant que mon titre d'historiographe de France me prescrivait des devoirs auxquels je serais fidèle, et qu'il ne tiendrait pas à moi que sa doctrine n'échouât contre des principes dont le Parlement lui-même avait toujours été, dans tous les temps, le défenseur le plus zélé. Il voulut alors m'expliquer la doctrine du Parlement; je refusai de l'entendre et lui assurai qu'avocat depuis 1741, je la possédais mieux que lui.

J'avais, au reste, si bien gravé dans ma mémoire cette longue conversation, qu'immédiatement après dîner, je l'écrivis tout entière. Mon secrétaire la copia dès le soir, et le lendemain matin elle fut remise à M. le comte d'Artois, qui, effectivement, ne s'est jamais laissé aborder par ce malheureux magistrat, lequel depuis a eu tant

(1) Charles de Secondât, baron de la Bréde et de Montesquieu, né au château de la Brède, près de Bordeaux, le 18 janvier 1689, conseiller au parlement de Bordeaux en 1714, président à mortier en 1716; préférant à la procédure les études historiques et scientifiques, il composa, vers cette époque, un traité sur la Politique des Romains dans la religion et un Essai ou projet d'histoire -physique de la terre, donna, en 1721, ses Lettres persanes, vendit sa charge en 1726, fut élu à l'Académie française en 1727, parcourut alors l'Europe, séjourna deux ans en Angleterre, s'y éprit du gouvernement parlementaire, se retira ensuite au château de la Brède, écrivit son ouvrage intitulé : Causes de la grandeur et de la décadence des Romains, qui parut en 1734, publia à Genève, en 1748, son Esprit des lois, où il passait en revue les législations connues et émettait des théories si dangereuses pour le pouvoir absolu qu'il n'avait pas osé le faire imprimer en France. Dès lors, usé par le travail, il sentit ses forces décliner et mourut à Paris le 10 février 1755.

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de raisons d'accuser sa propre folie et de reconnaître la vérité de mes principes. Aujourd'hui qu'à son souvenir j'éprouve une réelle pitié, je suis quelquefois tenté de me reprocher les démarches que je fis pour l'éloigner de la maison de Mme de Polignac. et pour ôter à M. le comte d'Artois toute curiosité de s'en approcher davantage. Sur cela, cependant, je me pardonne à moi-même, car, quoiqu'il soit parfaitement revenu aux vrais principes de la saine magistrature , et qu'il ait même très publiquement demandé pardon au Roi de ses écarts, je n'en suis pas moins convaincu qu'il eût été absolument impossible de tirer aucun bien d'une pareille tête, soit dans les États, soit dans le Parlement.

A l'époque dont je parle, il ne fut pas longtemps sans s'apercevoir qu'il ne réussirait jamais auprès du prince qu'il s'était flatté de séduire par son éloquence. Mme de Polignac ne le pria jamais ni à dîner ni à souper. C'était surtout la soirée qu'il ambitionnait; mais, au bout de quelque temps, tout ce qu'il souhaitait, c'était qu'on ne le chassât pas. Un jour, il s'attarda tellement dans le salon de la gouvernante, que l'on fut réduit à se pelotonner pour savoir comment on s'en déferait. Il restait seul, sans qu'on lui dît un mot, et il fut obligé de s'avouer qu'on ne voulait absolument pas de lui. Moi-même, j'en eus plus d'une fois pitié, et je fus fâché qu'il pût voir que ce prince, qui ne lui adressait jamais la parole, faisait avec moi deux tours de salon. Tout cela, sans doute, ne le réconciliait point avec moi , et comme il m'eût été là-dessus impossible de le tromper, je ne me gênais plus avec lui; partout où je le rencontrais, je lui disais en riant : « Vous y reviendrez, monsieur d'Esprémesnil, vous y reviendrez, à l'ancienne et pure doctrine de votre Compagnie. »

Je n'ai pas besoin de rappeler tout ce qui se passa

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