LE CARDINAL DE MONTMORENCY
et je m'avisai de répondre : « 77 est perdu s'il cède; tout est sauvé s'il sait monter à cheval. » Nous nous informâmes de l'issue de la députation; les journaux de cette époque en apprendront l'objet; je me rappelle seulement que nous n'en augurâmes rien de bon (1). Dans ce moment même, Mme de Polignac, que je ne pus joindre, préparait très sérieusement son évasion et celle de sa famille. Je me rendis près du garde des sceaux Barentin , qui me dit : « Je crois qu'il faut nous résoudre à une autre dynastie. »
Rien de tout cela ne m'apprenait encore ce que nous allions devenir. Nos domestiques, plus occupés de leurs affaires que des nôtres, impatientaient Mme Moreau, qui faisait mettre une roue neuve à notre voiture et était aussi pressée que moi de sortir de Versailles. Enfin, je me présentai chez l'évêque de Metz (2), grand aumônier de France, celui-là même qui, ayant été nommé cardinal, ne reçut la barrette que des mains de son neveu, l'abbé de Montmorency (3), lequel rapporta de Rome le titre d'ablégat et la mine fîère d'un ministre. Hélas! c'est lui qui depuis, renfermé longtemps à Bicètre, a porté sa tète sur un échafaud.
Le bon cardinal, que le vicomte de Laval avait déjà
(1) L'Assemblée constituante négociait alors pour arracher au Roi les concessions qu'il n'avait point encore cru devoir faire. Il finit par céder, et se rendit, le 15 juillet, à l'Assemblée nationale, sans escorte, accompagné seulement de ses deux frères. Le 16, il consentit au rappel de Necker, au renvoi des ministres, et licencia ses troupes fidèles. Le 17, il alla à Paris, laissant les gardes du corps à Sèvres, et escorté de deux cents députés désignés pour cela. Bailly le reçut aux portes de la ville et lui présenta les clefs jadis offertes à Henri IV.
(2) Louis-Joseph, cardinal de Laval- Montmorency, frère du maréchal duc de Laval, né le 9 décembre 1724, évêque de Metz le 6avril 1764, grand aumônier de France en 1786, mort à Altona le 17 juin 1808.
(3) Anne-Pierre de Montmorency-Laval, né le 15 avril 1769, périt sur l'échafaud le 17 juin 1794.
averti de notre aventure , m'accueille les bras ouverts : « // est, dit-il , trop heureux pour mon frère que vous ayez été chassés de Ville-d' Avray ; lui-même s est sauvé avant-hier de Paris par une barrière qui n'était encore ni gardée ni brûlée; il a emmené sa société à Êclimont; ils vont être là seuls, et vous leur serez de la plus grande ressource; prenez la poste et partez tout de suite. »
Je vins avec joie annoncer cette nouvelle àMmeMoreau ; elle voulut immédiatement envoyer chercher des chevaux de poste; mais nos gens n'avaient pas attendu ses ordres pour aller à Ville-d' Avray faire leur petite pacotille; l'un d'eux avait même couru jusqu'à Paris. Ils étaient déjà plus qu'à demi républicains; celui qui dirigeait mon écurie était un enragé démocrate, couchant toujours avec sa pique, et prêt à égorger quiconque était regardé comme suspect. Nous partîmes enfin; les jours étaient longs, et nous étions en poste : nous arrivâmes avant la nuit.
J'aime à me rappeler les transports avec lesquels nous fûmes reçus : on nous regarda, à Êclimont, comme des anges consolateurs. Nos hôtes n'avaient pas même là le cavagnole, qui était pour eux un besoin de tous les jours. On attendait les chevaux et tout l'attirail nécessaire à un séjour qui pouvait être long. Je souhaitais sincèrement qu'il le fût. Je m'étais muni de livres et de papiers, et la voiture des provisions de Versailles nous en apporta davantage le lendemain. Le pauvre Valcourt, retourné à Paris, avait ordre de ne pas nous laisser manquer de nouvelles, et notre plan de vie fut bientôt arrangé. Aussitôt levé, on entourait le lit du maréchal; nos lettres lues, il était convenu que, pendant tout le reste du jour, on ne laisserait pas échapper un mot relatif aux événements publics.
En effet — et c'est encore une remarque à faire ici — presque tous les domestiques de cette maison partageaient