FUITE DU COMTE D'ARTOIS ET DE M™ DE POLIGNAG
se passe; le duc lui dit : « Tâchez de m' avoir quelques-uns de ces paquets. » L'abbé s'en fait remettre deux ou trois; le duc les ouvre et sur-le-champ va les montrer au Roi. Or, voici ce que portaient ces imprimés : Liste des 286 têtes qu'il faut abattre pour opérer les grandes réformes nécessaires. L'abbé Hérissé m'a assuré que les deux premières personnes nommées dans cette liste étaient la Reine et M. le comte d'Artois, et il est bien connu que ces listes, imprimées à Versailles, étaient affichées manuscrites à Paris, au Palais-Royal, avec sans doute des variantes indiquant les dispositions de leur exécrable auteur.
Qui osera maintenant blâmer de leur fuite M. le comte d'Artois et ses illustres amis? Mme de Polignac, avec sa famille, ne le précéda que d'un jour. Ce fut alors aussi que M. le prince de Condé quitta la France, et jura de n'y rentrer que vainqueur des parricides qui annonçaient si hardiment leurs complots. J'ai beaucoup regretté le départ du garde des sceaux, M. de Barentin, dont je ne garantirai point les talents, mais dont je défendrai toujours les intentions et la droiture. Monsieur n'avait, à cette époque, aucun motif pressant d'abandonner Versailles ; il était bien juste qu'il ne quittât point la personne du Roi, et je connaissais assez bien l'esprit, la raison et les principes de mon maître, pour souhaiter très sincèrement qu'il fût admis au Conseil du Roi.
Il avait été un temps où Madame avait paru plaire à son beau-frère par son esprit, et gagner peu à peu sa confiance. Une foule de courtisans spéculaient déjà sur l'ascendant qu'elle pourrait prendre sur un prince faible, qui ne s'amusait pas toujours des bruyants divertissements d'une société où il s'apercevait souvent qu'il était de trop. C'était dans les dernières années du gouvernement de M. de Maurepas, et alors Madame avait été non
seulement jalousée, mais quelquefois assez maltraitée par la Reine. Elle m'avait confié les dégoûts qu'elle avait reçus à cette occasion ; elle était tentée de les attribuer à Mme de Polignac, chez qui elle n'a jamais voulu mettre les pieds. Je me souviens très bien de lui avoir justifié la favorite, mais je me suis aperçu souvent que jusqu'à cette effroyable persécution qui, dès son début, s'attaqua aux jours de la Reine, Madame n'eut jamais pour celle-ci ni une grande amitié ni une véritable confiance. Elle m'avait dit : « Vous avez les mêmes torts que nous, et elle vous persécute parce que vous nous aimez. »
Cependant, et c'est une justice que je dois à ma princesse, dès qu'elle vit que M. Necker cherchait à détruire la monarchie et que. tout de bon, le peuple, égaré par l'Assemblée nationale, menaçait les jours de la Reine, elle lui rendit pleine et entière justice, et s'attacha à elle avec une tendresse qui m'édifia et un courage que j'admirai. Elle fut plus que fière : elle fut sublime lors des fameuses journées du 5 et du 6 octobre, et dans les confidences qu'elle m'a faites depuis, soit à Versailles, soit à Saint- Cloud ou à Paris, elle ne m'a jamais rien dit qui ne s'accordât avec ce que le cardinal de Montmorency n'avait cessé de me répéter.
Son appartement au château, et plus encore les occasions qu'il avait de voir souvent cette malheureuse reine, l'avaient bien persuadé qu'elle pleurait, en secret et devant Dieu, les égarements d'une époque trop voisine de son enfance. L'abbé de Vermond et l'impie Brienne m'avaient brouillé avec elle à un moment où il m'eût peutêtre été très dangereux d'obtenir sa faveur ; néanmoins je me sentais pénétré de respect et de pitié pour elle; mais tous les points de contact par lesquels j'aurais pu autrefois l'atteindre, avaient disparu. Je persistai donc