‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 209 sur 302 · MES RELATIONS AVEC MONSIEUR · texte numérisé non relu

MES RELATIONS AVEC MONSIEUR

je n'ai pas été plus loin avec lui que l'offre des lumières que j'avais acquises par mes recherches; et là-dessus, il savait tout, puisqu'il avait lu et médité mon Exposition et défense. Sur le Roi son frère, je ne me suis jamais permis un seul mot ; ma curiosité aurait pu l'offenser, et je me suis quelquefois aperçu qu'il écartait de notre conversation tout ce qui eût pu nous conduire à aborder de trop près la majesté royale.

Je faisais également ma cour à Mesdames ; Madame Victoire me témoignait beaucoup de confiance, mais voyait tout au plus noir; Madame Adélaïde craignait extrêmement alors d'être devinée. Ces princesses connaissaient toute l'horreur de leur situation. L'Assemblée nationale leur avait donné pour gardes leurs officiers, leurs valets, et le bas étage de leur maison n'était composé que de démocrates, qui, après avoir été leurs espions, ont fini par être leurs dénonciateurs; ces ennemis domestiques, les pauvres princesses étaient encore obligées de les flatter. Les dernières confidences que je reçus, à Versailles, de Madame Adélaïde furent antérieures au départ du Roi pour Paris, et c'était au sujet de ma visite à Arnouville qu'elle m'avait avoué sa faute qui avait livré le Roi à M. de Maurepas.

Lorsque, dans la capitale, tout fut désespéré, les deux princesses, que j'allais souvent voir à Bellevue, ne mirent plus de bornes à leurs confidences; mais elles n'eurent pas besoin de me faire part de leur projet de retraite à Rome. Je le devinai; je le prédis à Mme d'Osmond qui comptait bien les y suivre; l'air avec lequel elle accueillit ce que j'appelais la révélation de mon ange du matin me prouva qu'elle était dans le secret (1),

(1) Madame Adélaïde et Madame Victoire partirent pour Rome le 19 février 1791. Elles furent arrêtées à Arnay-le-Duc; l'Assemblée

et Madame Adélaïde me répéta souvent qu'elle me regardait comme un prophète. A cette époque, on pouvait hardiment appliquer à la France ce mot célèbre de nos livres saints : Omnis caro corruperat viam suam. Nos princesses ne s'étaient point laissé gagner par la contagion, mais la plupart de ceux qui profitaient de leurs faveurs, et qui n'ont eu depuis que trop d'occasions et de motifs de revenir à la religion et à la piété de leurs ancêtres, ne croyaient en Dieu que par bénéfice d'inventaire; je dois même avouer que la jeune Mme de Chastellux (1), qui, avec son mari et comme lui, vit en pays étranger comme une sainte, avait été séduite par les idées de l'un des plus aimables impies que j'aie jamais connus, et dont j'ai toujours été le plus invincible adversaire et le plus tendre ami. Hélas ! quelques années avant qu'ils partissent pour accompagner à Rome leurs saintes maîtresses, j'avais fait à Fresnes un voyage que je n'oublierai point, et dans le carrosse même où nous étions|ensemble pour nous y rendre, le chevalier de Chastellux achevait d'endoctriner sa pauvre nièce, qui lui avouait qu'elle était alors aussi impie que lui.

nationale, prévenue, délibéra sur ce qu'il y avait à faire. La discussion se prolongeant, M. de Menou la termina en disant: « L'Europe sera bien étonnée quand elle saura qu'une grande assemblée a mis plusieurs jours à décider si deux vieilles femmes entendraient la messe à Rome ou à Paris. »

(1) La comtesse de Chastellux avait été nommée dame d'honneur de Madame Victoire par brevet du 2 décembre 1786, et avait prêté serment le 12. Son mari avait eu la charge de chevalier d'honneur de cette princesse par brevet du 14 avril 1773, et avait prêté serment le 2 mai, mais c'était en survivance de son beau-père, le duc de Givrac, qui mourut le 8 avril 1787. Le comte et la comtesse de Chastellux méritèrent l'amitié et la confiance de leur maîtresse, la suivirent dans l'émigration, lui sacrifièrent tous leurs intérêts, l'aidèrent à fuir de Caserte devant l'invasion française et à affronter les neiges et les mauvais chemins pour gagner l'Adriatique et Trieste, où ils reçurent son dernier soupir le 7 juin 1799. Madame Adélaïde mourut également à Trieste en 1800.

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