NUIT DU 5 OCTOBRE
je m'y rendis effectivement. Mon titre chez lui m'autorisait à y rester un des derniers, et il n'y avait plus là que quelques officiers, avec qui je partageais les petites entrées lorsque Monsieur alluma lui-même un bougeoir et me conduisit dans un petit cabinet à côté de sa chambre. J'eus tout le loisir de l'entretenir et de tirer de lui les lumières par lesquelles je voulais être guidé; quand j'en vins au garde des sceaux, il me demanda : « Comment êtes-vous avec lui? » — « Je n'en sais trop rien, lui répondis-je; s'il pense comme les gens que je vois chez lui, il est à cent lieues de ma doctrine; s'il feint et s'il les trompe, il est à cent lieues de mes principes . » — « Défiez-vous-en, reprit-il ; c'est le meilleur conseil que je puisse vous donner; au reste, nous nous reverrons. » Je le remerciai, et je me le tins pour dit.
Parmi ses domestiques, il y en avait un, attaché à sa garde-robe, qui avait à Ghambourcy quelques fonds de terre que lui destinait une bonne tante. Je l'avais souvent rencontré à Saint-Germain chez Mme la comtesse de Bretelles; ce soir-là, il me proposa de m'y mener le lendemain. Nous y dînâmes ensemble et rentrâmes à Versailles avant la nuit. Nous trouvâmes les grilles fermées, et partout les alarmes répandues sur la multitude de peuple qui,, partie de Paris sous les armes, était annoncée par une innombrable troupe de femmes couvrant alors l'avenue. Je me souviens que Mme Moreau ne me laissa pas retourner au château, et se contenta d'envoyer nos gens à la découverte. Le tumulte s^accrut jusqu'au moment où le tocsin sonna et nous glaça de peur. Ce fut pendant cette nuit désastreuse que furent égorgés tous les gardes du corps, par lesquels le Roi ne consentit pas à être défendu. Chose importante à retenir : pendant toute la journée, l'Assemblée avait insisté auprès de Louis XVI pour qu'il acceptât purement et simplement les articles
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constitutionnels. Le Roi ne refusait pas sa sanction, mais il voulait joindre quelques explications, d'où il aurait résulté qu'il était encore au moins quelque chose.
La manière dont on s'y prenait pour le forcer à une obéissance aveugle et sans réserve était certainement nouvelle. On l'obtint néanmoins, et le Roi envoya, à dix heures du soir, son acceptation pure et simple, en réponse à une députation de l'Assemblée qui lui avait porté les représentations des Parisiens sur le manque de subsistances. Toute la nuit,, nous entendîmes des coups de fusil; ma femme en conserva durant plus de quinze jours le bruit dans les oreilles. Le lendemain matin, une effroyable décharge de canons et de mousqueterie nous fit craindre un massacre général : elle n'était destinée qu'à annoncer le triomphe des rebelles.
Ceux qui ont cherché à louer M. de la Fayette (1) ont dit qu'immédiatement après le départ des députés des halles, il était lui-même parti de Paris à la tête de quinze mille hommes, accompagné d'une artillerie suffisante pour faire cesser le trouble. Toutefois, ils avouent qu'il ne se rendit pas au château, mais à l'Assemblée, et qu'après avoir logé sa troupe dans Versailles, il se retira chez lui à cinq heures et demie du matin. C'était donc ou pendant qu'il écrivait, ou après qu'il se fut couché, que les brigands à la poursuite desquels il s'était mis pénétrèrent dans le château pour massacrer et pour piller. Le lit de la Reine ne fut point respecté; elle eût elle-même péri sans le courage de ces gardes qui furent si cruellement punis de leur fidélité.
Tous les membres de la famille royale rassemblés chez le Roi, dans la chambre duquel la Reine s'était sauvée
(1) Voir Rabaut de Saint-Etienne dans son Histoire de larévolution française. (Note de Moreau.)