TRACASSERIES ET EXACTIONS
la clôture de notre domaine. A cette sommation, on avait ajouté une foule de chicanes sur les conventions écrites que nous avions passées autrefois avec nos habitants. Ceux-ci se permirent même quelques motions violentes et assez insolentes, auxquelles je répondis par une espèce de compte rendu que je leur envoyai au commencement de 1792, en y joignant les pièces justificatives de tout ce que j'avais fait pour eux depuis que je possédais Chambourcy (1). Ils ont été, dans la suite, ou plutôt ils sont, je crois , aujourd'hui , honteux de leur ingratitude. Je m'empressai, au reste, de faire rétablir sur le chemin de Mantes cette croix qu'ils ont abattue peu après, aussi bien que l'obélisque de pierre portant celle que j'avais fait élever au milieu du village, au bout du grand chemin dont ils m'ont l'obligation . Mais, en butte à de continuelles tracasseries, lassés de recevoir des ordres de notre commune, exaspérés par des exactions qui allaient toujours croissant, nous sentions redoubler notre désir de quitter ce pays, lorsque nous en fûmes chassés environ trois semaines après que le maréchal de Laval en fut parti.
A toutes ces vexations, des préoccupations d'un autre genre étaient venues se joindre. Dans le courant de 1792, le ministre Dumouriez (2) avait rayé du tableau des pen-
(1) Mémoire remis en 1792 à ma commune de Chambourcy, n° XCVI du Catalogue des ouvrages de Moreau.
(2) Charles-François Duperrier-Dumouriez, né à Cambrai en 1739, gouverneur de Cherbourg à l'avènement de Louis XVI, adopta les principes de la Révolution, devint ministre des affaires étrangères grâce à l'appui des girondins le 15 mars 1792 et ministre de la guerre trois mois plus tard, abandonna la cause royale après le 40 août, fut envoyé comme lieutenant général à l'armée de Luckner, et, au départ de La Fayette, reçut le commandement de l'armée de la Moselle, remporta les victoires de Valmy et de Jemmapes, s'empara delà Belgique en 1792, essaya de sauver Louis XVI, tenta de conquérir la Hollande et perdit la bataille de Nerwinde le 18 mars 1793; accusé et menacé à la. Convention, il entama avec le prince de
sions payées sur le fonds du ministère des affaires étrangères la gratification de 3,000 livres de rente viagère que Louis XV m'avait accordée comme salaire de mon Observateur hollandais, et à laquelle on n'avait pas touché au mois d'août 1790, quand on m'avait dépouillé de tout ce que je tenais des places qui m'attachaient au gouvernement. En apprenant cette injustice, je m'adressai à Dumouriez lui-même, et je réclamai; il me renvoya au chef de ses bureaux, le plus bel homme que j'aie connu, mais un voleur, qui avait fait banqueroute et n'avait plus de ressources que dans le brigandage le plus impudent. Je n'obtins rien. Dès que Chambonas (1) eut succédé à Dumouriez, j'écrivis au ministre de la marine. Lacoste, et me rendis à Paris pour suivre cette affaire. A mon arrivée, je me hâtai d'aller trouver Lacoste; il me dit : « J'ai parlé déjà, je reparlerai encore à Chambonas; il m'a promis de vous rétablir, c'est une justice qui vous est due. » Effectivement, Chambonas m'accueillit, me flatta, me promit merveille, et voulut absolument que je dînasse chez lui un jour où tous les députés de la ville de Sens, dont il avait été maire, venaient, comme de raison, lui faire leur cour. Toutefois, après m'avoir comblé de caresses, il me demanda du temps, et je vis que^ quoiqu'il fût bien royaliste dans l'âme et qu'il écrivît au Roi des lettres brûlantes de zèle, il était lui-même sous la dépendance des conjurateurs républicains dont l'Assemblée l'avait envi-
Cobourg des négociations pour rétablir la royauté ; mais ses troupes refusèrent de le suivre. Depuis, il erra en exil et mourut en Angleterre, à Ïurville-Park, en 1823.
(1) Le marquis de Chambonas, général et homme politique, fut maréchal de camp de la garnison de Paris, et ministre des affaires étrangères en 1792; accusé de trahison pour n'avoir pas donné connaissance de l'approche des troupes prussiennes, il donna sa démission, émigra et mourut à Londres, où il exerçait le métier d'orfèvre.