BROUILLE AVEC LA COMTESSE DE NOAILLES
jusqu'au moment où elle a porté sa tête sur l'échafaud.
Je reprends le récit des ennuis que m'attirèrent les encyclopédistes. Le duc d'Ayen, l'un des chefs de cette armée, fut le dernier à trouver sa belle et en profita : il avait été témoin de cette conversation du duc et de la duchesse de Noailles, à laquelle j'avais eu le malheur d'être en tiers le 2 du mois de mai précédent, et où la duchesse s'était emportée contre le comte et la comtesse de Noailles, en disant qu'ils étaient eux-mêmes dans l'intrigue qui avait pour objet d'éloigner les sacrements du Roi, et que la preuve en était qu'ils jugeaient que le grand aumônier s'était conduit à merveille. Arrivant de Ville-d'Avray, je ne savais rien de rien; aussi avais-je gardé le plus profond silence.
Dès le soir ou dès le lendemain, le duc d'Ayen était allé faire un plat de cette conversation à la comtesse de Noailles; je ne puis le croire assez noir pour me l'avoir mise sur le corps, mais peut-être m'aura-t-il représenté comme approbateur ; peut-être aura-t-il ajouté vaguement : « Voilà ce que Von dit de vous; vos amis même l'entendent dire : demandez à M. Moreau. » Là-dessus, la comtesse avait été furieuse, ne fût-ce que de ce que je n'étais pas venu lui conter tout cela : de là, sa moue; de là, son froid, que j'avais aperçu dès le lendemain. Qu'arriva-t-il alors? C'est qu'à la Meute, elle fut la première à montrer au duc de Noailles cette chanson sur le Nouveau Règne (i), dont elle me soupçonnait d'être l'auteur, et à lui en présenter le couplet le plus innocent, comme une méchanceté. De là peut-être encore l'irritation de la Reine, sous prétexte que je ne m'étais pas adressé à elle pour obtenir le brevet d'historiographe de France. Voilà une
(1) Cette chanson du Nouveau Règne était bien de Moreau; elle figure dans le Pot pourri de Ville-d'Avray, page 118.
noirceur bien étoffée, et d'autant mieux conduite que, sans l'indiscrétion du comte de Noailles, j'aurais tout ignoré. La princesse d'Armagnac et Mme de Guiche (1) convinrent que je n'avais aucun tort, qu'il n'y avait pas de quoi fouetter un chat, et s'employèrent de toutes leurs forces à faire face à cette attaque. La seconde même parla de son mieux au comte et à la comtesse de Noailles, mais ils persistèrent, et Mme d'Armagnac s'imagina que la défaveur de la Reine, et le peu de crédit qu'avait la dame d'honneur sur son esprit, la tiendraient toujours éloignée de moi. Celle-ci, d'ailleurs, avait été très fâchée que son mari eût laissé échapper la vérité, et était toujours piquée de ce que j'avais obtenu quelque chose par autre que par elle. La duchesse de Noailles, qui -eut vent de tout cela, m'écrivit en me demandant très instamment des éclaircissements sur les tracasseries que l'on me faisait. Comme elles avaient pour auteur le duc d'Ayen, son fils, je refusai de m'expliquer : je voulais jusqu'au bout n'avoir rien à me reprocher. Mais je rapportai à Mme de Durfort toute cette aventure, avec sa véritable origine que le comte de Noailles nous avait découverte : il me semblait utile qu'elle en fût prévenue. Je fus très content d'elle, et sa fille, Mme de Donissan (2),
(1) Philippine-Louise-Catherine de Noailles, seconde fille de Louis de Noailles, duc d'Ayen, puis duc de Noailles, et de Catherine- Françoise-Charlotte de Cossé, née le 14 septembre 1745, mariée, le 24 juin 1763, à Louis-Antoine-Armand de Gramont, comte de Guiche, fils d'Antoine-Antonin, duc de Gramont, et de Marie- Louise- Victoire de Gramont, né le 17 septembre 1746, mort en 1790. — Nous devions souper à l'hôtel de Noailles, Mme la maréchale a déprié tout son monde parce que Mme de Guiche est plus mal ; on l'a saignée. Je crains pour elle les médecins plus que la maladie. (21 mars 1777. Journal de Moreau.)
(2) Marie-Françoise de Durfort, née le 21 septembre 1747, mariée, lé 26 janvier 1760, à Guy-Joseph, marquis de Donissan, guillotiné à Angers en 1794. Elle mourut à Orléans le 19 mai 1839.