LES RÉCOLLETS, PRISON D'ÉTAT
Laval. Je revins à Versailles, où, pendant que tranquillement je faisais chaque jour mon piquet avec M. de Cress chez Mme de Sainte-Hermine, toutes les sections étaient autant de théâtres des motions les plus incendiaires; les Récollets, devenus une prison d'État, se remplissaient de tous ceux que Robespierre destinait au supplice, et renfermaient entre autres une foule de membres de l'Assemblée constituante, sur lesquels s'exerçait la vengeance divine. Le bon M. Clock (1) y avait été luimême enfermé après les visites domiciliaires les plus désagréables, et n'en était sorti qu'en prenant un emploi dans l'armée révolutionnaire, récemment formée, et destinée à faire tout plier sous le joug des sans-culottes.
Depuis longtemps, je me sentais menacé d'une semblable arrestation : les tribunaux révolutionnaires étaient établis, et l'on tremblait pour ma vie. On m'avait conseillé de m'absenter ou de fuir; mais, prêt à tous les événements et soumis aux desseins de la Providence, à tous les avis que l'on me prodiguait, je me contentais de répondre :
Chaque jour est un don que du ciel je reçois; Je jouis aujourd'hui de celui qu'il me donne : Il n'appartient pas plus aux jeunes gens qu'à moi, Et celui de demain n'appartient à personne.
Bientôt fut proclamée et consommée l'apostasie générale et scandaleuse qui nous priva de tous les secours de la religion, et dont je frémis de rappeler les horreurs. Nos églises fermées ou bien changées en écuries, ou en étables, ou en magasins, nous faisaient regretter d'habiter une terre souillée par tant d'abominations. Les excès de la multitude allaient chaque jour croissant, et le mo-
(1) M. Clock avait été attaché à la maison de Louis XVI comme gentilhomme de vénerie.
ment vint où la fureur des clubs grandit tellement que la résolution fut prise aux Jacobins de Paris d'arrêter, sous prétexte de mesure de sûreté publique, environ cinq cents des plus honnêtes citoyens de Versailles, sans tenir compte de l'âge ni du sexe. Mais les plus grands scélérats sont toujours entravés par la frayeur qui les glace euxmêmes, quand il s'agit de frapper les derniers coups. Les ministres et les agents de Robespierre, épouvantés de l'horreur et du mouvement qu'allait produire dans tous les quartiers de la ville le désastreux réveil de ses habitants, n'osèrent mettre en état d'arrestation, pendant la nuit du 29 au 30 ventôse an II (19 au 20 mars 1794), que cinquante-huit personnes... Je fus le cinquante-sixième. Le représentant du peuple, alors établi à Versailles comme exerçant seul la puissance la plus absolue sur tout le département de Seine-et-Oise, était Crassous (i); je n'ai jamais connu ni ses motifs pour me tenir suspect ni mes dénonciateurs. Je me rendis aux Récollets le 30 ventôse à sept heures du matin; Mme de Sainte-Hermine y était déjà depuis deux heures. Avant de partir, ce que je recommandai le plus instamment à Mme Moreau, ce fut de ne brûler aucun de mes livres ni de mes papiers. Mon gendre, M. de Clédat, voulut m'accompagner jusqu'à la prison, et ce fut avec beaucoup d'attendrissement que je vis couler ses larmes lorsque nous nous séparâmes. Lui ne craignait point un sort semblable au mien : il fré-
(1)^ Paulin Crassous, né à Montpellier vers 1745, député de la Martinique à la Convention nationale, se montra zélé partisan de la Société des Jacobins. Inculpé par Legendre, dénoncé par Tallien et désigné par Bréard comme assassin de Déchézeaux, il fut arrêté et conduit au fort Saint-Michel, où il resta jusqu'à l'amnistie du 4 brumaire an IV. Destitué des fonctions judiciaires auxquelles il avait été nommé en Belgique, il exerça à Bruxelles la profession d avocat et mourut dans les premières années du xixe siècle.