AUTODAFÉ DE MES PAPIERS
sous le règne du tyran qui devait me livrer, comme tant d'autres, au supplice auquel il avait condamné le clergé, la noblesse et la magistrature, un ordre signé Louis, et auquel j'aurais obéi en 1755 ou en 1774, m'établissait en 1794 conspirateur contre la sûreté du peuple. Dans ces malheureux temps, une fleur de lis oubliée sur la plaque d'une cheminée eût été un titre de confiscation contre ma maison, et mon portrait, dans lequel une robe rouge aurait prouvé que j'avais été magistrat ayant des provisions du Roi, devenait l'arrêt de ma mort.
Depuis que Dieu a fait justice des exterminateurs qui ont couvert la France de sang et de débris, j'ai voulu, pour m'aider à supporter la vie, rassembler tous ceux de mes souvenirs qui pourront répandre encore quelques lumières sur les prodiges d'une époque si féconde en leçons pour les rois et les peuples; je me suis mis à la recherche et à la revue des imprimés et des manuscrits restés dans ma bibliothèque. Les premiers existent tous : on les eût en vain jetés au feu. Ce que je retrouve des seconds me rappelle une grande partie de ce qu'on a brûlé, et me replace sur toutes les routes que j'ai parcourues. De tout cela, j'ai composé un catalogue raisonné, partie déjà intéressante de ma propre histoire, car tout ce que j'ai écrit a eu non seulement un but moral indiquant mes intentions, mais aussi une occasion me prescrivant un devoir.
Plusieurs de mes ouvrages peuvent avoir été prêtés à des personnes qui ont oublié de me les remettre. Comptant sur l'irréprochabilité des motifs qui , au moment où j'arrive au port, me portent à rendre utiles à ma patrie les débris de mon naufrage, j'attends des recouvrements et j'espère des restitutions de gens qui ne m'ont rien pris. Si je ne puis faire mieux, je substituerai à des
mémoires pleins de détails et riches en anecdotes des sommaires valant encore la peine d'être conservés
Ce genre d'occupation, dont je me sens la force, procurera quelques jouissances à ma décrépitude, et je conviens que celui qui gagnera le plus à ce travail, ce sera moi; mais cet égoïsme est permis aux vieillards : il favorise la revue générale qu'ils doivent passer de tous les rapports qu'ils ont eus avec la société dont ils prennent congé. J ose donc appeler à mon secours et de vieux amis, et une foule de gens de lettres avec lesquels j'ai pu entretenir autrefois une correspondance très agréable Peut-être, sortant aujourd'hui de dessous les ruines où ils sont cachés, seront-ils en état de compléter ce qui manque dans la collection de mes écrits. Au reste, ce que je désire le plus retrouver est la longue suite de mémoires manuscrits, datant de 1788, qui tenait le rang le plus distingué parmi mes matériaux historiques. Le dépositaire fidèle (1) auquel, au fur et à mesure de leur composition, j'en confiais le double, n'est point mort; si luimême n'a rien brûlé, il peut se faire que, la paix une fois conclue entre toutes les puissances de l'Europe il découvre quelque moyen de rendre à mes portefeuilles historiques cette portion de mes productions que ie regretterais toute ma vie, si je les avais entièrement perdues.
Celte paix, depuis si longtemps attendue, et que, sous quelque gouvernement que ce soit, la Providence destine peut-être enfin à notre malheureuse patrie, me fournira sans doute un nouveau moyen de réparer mes pertes La liberté dont jouira notre pays s'étendra probablement a la liberté de penser et d'écrire, et rendra à tous les gens
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