‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 34 sur 302 · DECHAINEMENT CONTRE LE CHANCELIER · texte numérisé non relu

DECHAINEMENT CONTRE LE CHANCELIER

que les charges eussent été levées aux parties casuelles.

Le jeudi 24 janvier, tout le conseil et même les ministres se réunissent le matin chez M. le chancelier. Le cortège part à neuf heures : les rues sont bordées du guet jusqu'au palais; les gardes françaises et suisses sont disposées dans Paris de manière à empêcher le désordre. Le palais est tellement rempli que, lorsqu'on arrive à la Grand'Chambre, qui est pleine elle-même, il faut rester un quart d'heure à la porte. La séance établie, M. le chancelier fait un discours, et, les gens du Roi entrés, M. Séguier (1), après quelques phrases prononcées en s'attendrissant, conclut à l'enregistrement des lettres patentes du très exprès commandement du Roi. Ensuite, les divisions du conseil se retirent dans leurs Chambres, et à la Grand'Chambre on appelle trois causes. Les procureurs se présentent. Le premier dit que les parties se sont accommodées : la cause est rayée ; le second, qu'on lui a repris les pièces ; le troisième, qu'il n'est pas prêt : la cause est remise.

Le 25, le conseil se transporte au Parlement comme la veille : il y a des huées. Elles deviennent plus fortes à l'audience de l'après-midi : on double les gardes et on dispose des exempts de police. On marque à la craie rouge ceux qui font du tapage; puis on les suit et on les arrête, mais chez eux, et non dans la cour du palais, de crainte de bruit.

A Versailles, le déchaînement contre le chancelier est

(1) Antoine-Louis Séguier, né à Paris le 1er décembre 1726, avocat général au grand conseil, puis, en 1755, au Parlement, membre de l'Académie française en 1757, combattit les doctrines philosophiques, défendit les idées gallicanes, donna sa démission en 1771, après l'établissement du Parlement Maupeou, reprit ses fonctions en 1774, émigra dès le commencement de la Révolution, et mourut à Tournay en 1792.

affreux et public ; jusque dans l'OEil-de-bœuf , on le déchire, et l'on raconte que M. le maréchal de Brissac (1), en le voyant passer, s'est écrié : « Regardez donc cette vieille bigarade qui veut nous démonarchiser. »

Le jour de la Saint-Charlemagne , on signifie à M. Gilbert, greffier en chef, un arrêt de confiscation de sa charge, et on l'exile. Les deux commis du greffe, Ysabeau de Montval et Dufrane, qui s'étaient cachés avec soin, reçoivent chez eux une lettre de M. le chancelier qui leur ordonne, de la part du Roi, de reprendre leurs fonctions au palais, non seulement sous peine de confiscation de leurs offices, mais même sous peine d'être dégradés, eux et leur postérité, et déclarés incapables de posséder aucun office. Les syndics des procureurs reçoivent de pareilles lettres, avec ordre de les lire à leur communauté. Dès le 30, les deux greffiers paraissent au palais et reprennent leurs fonctions à la Grand'Chambre et à la Tournelle. Le palais est plus calme : on met à Bicêtre quelques tapageurs; le fils du maire de Calais est trouvé du nombre : on le conduit à la Bastille. Ce même jour les procureurs se réunissent au palais et se séparent sans prendre d'arrêté. Ils répondent aux placets appelés, mais ont toujours des raisons pour ne pas faire juger : le service se fait cependant à la Tournelle.

M. le comte de Clermont (2) étant malade, les princes

(1) Jean-Paul-ïimoléon de Cossé, duc de Brissac, né le 12 octobre 1698, d'abord chevalier de Malte, assista en cette qualité au siège de Corfou en 1716, succéda, le 18 avril 1732, à son frère Charles-Timoléon-Louis, mort sans enfants mâles, dans son titre de duc et pair, et le remplaça également dans la charge de grand panetier du Roi; brigadier de cavalerie en 1734, maréchal de camp en 1743, lieutenant général en 1748, maréchal de France en 1768, il mourut en 1784. Il avait épousé, le 10 juillet 1732, Marie-Josèphe Durey, fille de Joseph de Sauroy, seigneur de Damville.

(2) Louis de Bourbon, comte de Clermont, prince du sang et pair

Page 1