‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 61 sur 302 · RÉTABLISSEMENT DU PARLEMENT DE BRETAGNE · texte numérisé non relu

RÉTABLISSEMENT DU PARLEMENT DE BRETAGNE

tous les magistrats qui étaient dans cette Compagnie depuis 1765. On leur avait d'abord demandé leur démission; sur leur refus, M. de Goyon, qui avait été chargé de cette commission, leur avait signifié des ordres du Roi de sortir de Rennes. M. de la Chalotais était rétabli dans la charge de procureur général. Il fut reçu comme Wilkes (1) à Londres. Les anciens officiers furent chassés de la ville, insultés par la populace; l'abbé Boutoulé, dans sa chaise, fut assommé; son laquais, arrêté. On perça sa chaise avec des couteaux de chasse, et on l'obligea à donner sa parole qu'il ne rentrerait point en Bretagne.

Le 31 décembre, j'assistai au lever de Monsieur, où je rencontrai M. de Sauvigny. Peu de temps auparavant, j'avais eu avec celui-ci une forte dispute, parce que, dès la fin de novembre, il avait fait ôter le mortier de ses armes, et qu'il refusait de se faire remettre, dans l'Almanach royal, sur la liste des premiers présidents du Parlement de Paris. Il m'avait opposé là- dessus les plus mauvais raisonnements du monde, répétant toujours que tout ce qui avait eu lieu était un rêve. Mme de Sauvigny., M. Bertin, Mme de Canelos, étaient pour moi; mais M. de. Sauvigny tint bon, et, lorsque l'Almanach royal parut, je

(1) John Wilkes, pamphlétaire et homme politique, né à Londres en 1727, entra à la Chambre des communes en 1757, se jeta dans l'opposition, censura violemment les actes du pouvoir, fut emprisonné en 1763 pour avoir accusé le Roi de mensonge, entama contre les officiers qui l'avaient arrêté un procès resté fameux, fut bientôt poursuivi de nouveau pour un de ses ouvrages que l'on condamna au feu, mais une émeute empêcha l'exécution de la sentence. Wilkes passa en France en 1764, revint en Angleterre en 1768, fut élu à la Chambre des communes, se vit trois fois repoussé par ses collègues comme indigne, et fut trois fois réélu sans pouvoir se faire admettre. Nommé alderman du principal quartier de Londres, puis shérif en 1772 et enfin lord-maire en 1774, il entra à la Chambre sans opposition en 1775, fit casser en 1788, par la Chambre même, la résolution par laquelle son élection avait été annulée, et mourut en 1797.

vis qu'il s'était laissé passer sur la liste des premiers présidents : je fus indigné.

Je me présentai dans la même matinée chez tous les ministres; je fus reçus fraîchement par le contrôleur général, assez bien par le garde des sceaux, et très bien par M. du Muy, M. de Vergennes, M. de Sartine, M. de Maurepas, comme par M. Bertin. M. de Vergennes m'apprit que, la veille encore, on lui avait parlé de mon ouvrage en s'étonnant qu'on me l'eût laissé imprimer, et qu'il avait répondu : « Pour moi, je l'ai vu et l'ai trouvé bon. » — « Je pense bien, monsieur, répliquai-je, que quelques gens le trouveront mauvais. »

Après avoir rendu le plus de visites que je pus, j'allai chez la Reine faire ma cour; puis nous fîmes nos visites en Conseil, et le chancelier Fontette (1) nous présenta à Monsieur et à Madame. Je courus ensuite au dîner de Mesdames; Madame Victoire, en sortant de table, me demanda si j'avais donné au Roi mon Dix-huitième discours sur r Histoire. Je lui répondis que je l'avais offert moimême à Sa Majesté, qui avait daigné l'accepter. Elle m'appela alors en particulier, et m'entretint avec beaucoup d'ouverture sur ce qu'elle espérait de Monsieur, qu'elle trouvait cependant faible. Je cherchai à la rassurer sur cet objet, en lui parlant de l'éducation que les princes reçoivent de leurs gouverneurs, et de la deuxième qu'ils prennent eux-mêmes lorsque, heureusement pour eux, ils ne sont pas rois.

Je retournai, le 4 janvier, chez cette princesse; elle me traita à merveille, et, me tirant à quartier dans l'embrasure d'une fenêtre, elle me dit : « J'ai là quelque chose de vous dont j'ai été enchantée : c'est le Mémoire pour Monsieur. »

(1) D'Orceau, baron de Fontette, chancelier-garde des sceaux du -comte de Provence;

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