LE COMTE DE BURGAU
M. l'archiduc Maximilien (1) arriva à Paris le mardi 7 février 1775, et descendit chez M. de Mercy, l'ambassadeur. Il serenditle jour même à la Meute, où la Reine était allée l'attendre. A peine l'a-t-elle embrassé à la descente du carrosse, ce qui se fit avec beaucoup d'attendrissement, que deux inconnus, en habit gris, fendent la foule et viennent se jeter au cou de la Reine : c'étaient Monsieur et M. le comte d'Artois, que Sa Majesté présenta au prince. Il y eut un grand souper à la Meute, après lequel l'archiduc retourna à Paris.
Le carnaval de Versailles fut, cette année-là, plus brillant qu'aucun carnaval ne l'avait jamais été dans ce pays. Tous les lundis et les mercredis, il y eut bal. Des quadrilles charmants rassemblaient et la famille royale et toute la Cour; on s'amusait des répétitions. Au commencement du carnaval, Monsieur dressa une requête à la Reine, signée de douze danseurs, et qu'il signa luimême, ainsi que M. le comte d'Artois, après eux tous. L'objet de cette requête était d'obtenir pour les hommes la permission de porter des plumes : la Reine mit au bas son bon. Depuis ce temps-là, les hommes de la Cour portèrent au bal des plumes et des habits du temps de Henri IV; les femmes, des collets montés et des coiffures d'une hauteur prodigieuse : de Bièvre (2) disait plaisamment qu'on ne pouvait plus répéter que les femmes avaient la tête près du bonnet.
(1) François- Xavier- Joseph-Maximilien, fils de Marie-Thérèse d'Autriche, impératrice d'Allemagne, et de François de Lorraine, empereur d'Allemagne, né en 1756, embrassa l'état ecclésiastique,' devint évêque de Munster, grand maître de l'ordre Teutoniquei fut le dernier électeur de Cologne, et mourut à Vienne en 1801.
(2) Force pointes de Bièvre courent le monde : il prétend que M. de Gèvres, à l'enterrement de M. le duc de Tresmes, ressemblait avec ses pleureuses à un singe en batiste. (Journal de Moreau 28 décembre 1774.)
L'archiduc fut de toutes les parties, assista à tous les spectacles, où on l'applaudissait beaucoup; mais il excita une grande tracasserie à Versailles : comme il n'était là que sous le nom de comte de Burgau. les princes du sang n'allèrent point le voir, et au contraire attendirent sa visite. La Reine exigea qu'ils lui fissent la première; ils ne le voulurent pas. M. le duc d'Orléans alla trouver le Roi pour s'expliquer; suivant les uns. Sa Majesté le renvoya à la Reine ; suivant les autres , le Roi approuva la prétention des princes. Cela n'empêcha pas que la Reine n'eût été extrêmement offensée et n'eût boudé . Cet archiduc était un fort sot enfant, disait-on. On donna en son honneur, le lundi 20 février, un très beau ballet : c'était la Fête du château. La Reine dansa deux fois ce ballet; le vicomte de Noailles et Mme de Mortemart étaient le seigneur et sa femme; la Reine, une Anglaise. La danse ne cessa qu'à quatre heures du matin.
Monsieur et M. le comte d'Artois avaient aussi fait préparer, dans le manège de l'écurie, une fête qu'ils voulaient offrir à l'archiduc le lundi gras 27 février; la Reine, toujours piquée contre les princes, exigea que Mme la duchesse de Bourbon (1), qui devait y danser, fût dépriée. Monsieur et M. le comte d'Artois en furent au désespoir; ils le dirent à qui voulut l'entendre, et firent les excuses les plus tendres à Mme la duchesse de Bourbon. Les princes du sang jurèrent qu'ils n'iraient
(1) Louise-Marie-Thérèse-Bathilde d'Orléans, fille de Louis-Philippe, duc d'Orléans, et de Louise-Henriette de Bourbon-Gonti , née le 9 juillet 1750, épousa, en 1770, Louis-Henri-Joseph , duc de Bourbon, puis prince de Gondé, né en 1756 et mort en 1830, donna le jour au duc d'Enghien en 1772; se sépara de son mari en 1780; fut emprisonnée à Marseille en 1793, lit don à la nation de tousses biens la même année, fut exilée et partit pour l'Espagne en 1797, rentra en France après la chute de l'empire, et mourut subitement, dans l'église de Sainte-Geneviève, en janvier 1822.