MORT DU MARÉCHAL DU MUY
à bien son projet : cependant elle ne souffrait le maréchal que dans cette vue.
Le maréchal du Muy mourut le 10 octobre; il expira, à sept heures du soir, des suites de l'opération de la pierre, qui avait été pratiquée la veille par le frère Cosme (1) : elle avait duré trente-cinq minutes. La pierre, friable et molle, avait nécessité l'usage de la cuiller et des efforts multipliés pour tirer le sable; la gangrène s'était mise dans la plaie. Cette nouvelle m'atterra. Le pauvre maréchal fut heureux de mourir en brave homme et en bon chrétien : il ne pouvait prendre mieux son temps. C'était celui de tous les ministres qui aimait le plus sincèrement la vertu, l'État, le Roi et le peuple. Quelques jours avant d'être taillé, il avait dit au Roi : « Sire^ dam peu de temps je serai à portée de Votre Majesté, car ou je serai à Fontainebleau^ ou je serai à Sens. » Sa tombe y était toute gravée au pied de celle de M. le Dauphin (2).
Cet homme, qui, ainsi que je le lui avais écrit lors de son entrée au ministère, avait été fait ministre comme. on faisait les évêques dans la primitive Église, s'était marié comme se mariaient les bergers au temps d'Astrée. C'est lui qui prétendait que l'on ne devait jamais dire aux princes : « Voilà un fripon », mais : ;« Voilà une friponnerie. » Son oraison funèbre fut prononcée aux Invalides, le 24 avril suivant, par l'évêque de Senez : elle renfermait de grandes
(1) Jean Baseilhac, né à Pouy-Astruc, près de Tarbes, en 1703, chirurgien ordinaire du prince de Lorraine, entra après sa mort, en i729, chez les Feuillants, où il prit le nom de frère Cosme, fut un des plus habiles lithotomistes de son siècle, et mourut le 8 juillet 1781.
(2) La pierre tombale du maréchal du Muj, avec son inscription funéraire, existe toujours dans la cathédrale de Sens, au bas des degrés du chœur, au milieu de la grande nef et du transept. Le corps, exhumé en 1793, n'a pas été rapporté comme ceux du Dauphin et de la Dauphine ; il est resté au cimetière dans un endroit qu'il serait impossible de déterminer aujourd'hui.
beautés, des choses hardies et quelques-unes de déplacées. J'y menai M. de Jonsac : il y avait un monde infini.
Peu de jours après la mort du maréchal du Muy, le Roi annonça que le choix de son successeur surprendrait tout le monde, et même celui qui en serait l'objet. En eflfet, malgré les vives instances de la Reine en faveur de M. de Castries (1), il prit pour ministre delà guerreM. de Saint- Germain (2). Ce général, âgé de soixante-huit ans, habî-
(i) Charles-Eugène-Gabriei de la Croix, marquis de Castries, né le 25 féYrior 1727, fit en qualité de mestre de camp les campagnes de Flandre de 1743 à 1748, assista aux batailles de Dettingen, de Fontenoy, de Raucoux et au siège de Maéstricht; servit comme brigadier en Allemagne sous le prince de Soubise; fut blessé à Rosbash en 1757, combattit à Lutzelberg, à Minden, et vainquit Brunswick à Clostercamp en 1760; maréchal général des logis en 1762, commai^ dant en chef de la gendarmerie, gouverneur général de la Flandre et du Hainaut en 1763, ministre de la marine en 1780, maréchal de France en 1783, il fut membre de TÂssemblée des notables en 1787, désapprouva les changements projetés^ éraigra, commanda une division de l'armée des princes, en Champagne, en 1792; dirigea, avec l'aide du comte de Saint-Prix, le cabinet de Louis XVIIl fine à Blankenbourg, et mourut à Wolfenbuttel le 11 janvier 1801. Il avait épousé Gabrielle-lsabeau-Thérèse de Rosset de Fleury, fille de Jean Hercule de Rosset, duc de Fleury, et de Marie Rey.
(2) 28 octobre 1775. — Le choix de M. de Saint-Germain, qui a déconcerté les vives instances que la Reine faisait pour M. de Castries, a produit quelque chose de singulier : on a, dit-on, persuadé à Sa Majesté que, tant qu'elle ne pourrait enchaîner le Roi par le plaisir, elle ne serait jamais la maîtresse. En conséquence, on lui a insinué de revenir à la charge pour cette petite opération que le Roi avait déjà deux fois consenti à se faire faire, sans en venir à l'exécution. Il a promis encore cette fois. Andouillé, premier chirurgien du Roi, devait opérer. Le bruit courut jeudi qu'il la ferait dans la matinée. Un homme de la Faculté, que l'on n'a pas voulu me nommer, mais qui n'est ni Lieutaud, ni La Force, a représenté au Roi que cela pouvait être dangereux, qu'il faudrait qu'il restât cinq ou six jours^sans sortir, qu'il pouvait avoir conservé quelques restes du virus de la petite vérole inoculée, et qu'il fallait encore attendre. Il a détruit toutes les bonnes raisons que la Reine lui avait fait suggérer par d'autres, et l'opération ne s'est pas faite. C'est cet homme de la Faculté qui l'a conté lui-même à celui qui l'a rendu à l'abbé du Vaucelles, de qui je le tiens. {Journal de Moreau.)
M. DE SAINT-GERMAIN MINISTRE DE LA GUERRE. â33
tait une petite maison auprès de Colmar, où il vivait de son champ. Il avait essuyé une banqueroute en Hollande, qui l'avait privé de cent mille écus, que le roi de Danemark lui avait donnés. M. du Muy et M. de Maurepas, à l'instigation du chevalier Dubois, son ami, récemment nommé, par M. de Malesherbes, commandant de la garde de Paris et chevalier du guet, lui avaient obtenu du Roi une pension de dix mille livres, dont il n'avait pas encore reçu un sol. 11 a pu voir, dans les bureaux de la guerre, la feuille sur laquelle était le bon du Roi; elle portait — et c'était M. du Muy qui l'avait ainsi faite : « On ne propose pas à Sa Majesté de placer cette pension sur Vextraordinaire des guerres^ de crainte que M. de Saint-Ger^ main ne se croie attaché au service de la France, mais bien sur le trésor royal, afin qu'elle m soit qu^une preuve de la bienfaisance de Sa Majesté. »
Mme de Givrac, en m'apprenant sa nomination, me dil très plaisamment : « Ce choix est sublimcy et il faut qu'il le soit, car autrement il serait extravagant. » La comtesse Jules de Polignac, qui partageait l'opinion de la Reine et n'était nullement contente du choix de M. de Saint-Gernjain, fit cette réflexion : « // est bien juste que ce nouveau ministre de la guerre accorde la grâce de tous les déserteurs (1). » Cela pourtant n'était pas juste^ si, comme on me l'a affirmé, ce n'avait été qu'avec l'autorisation du Roi qu'il avait quitté le service de la France. Cette même comtesse Jules me conta ensuite un mot de ce temps-là du duc de Brissac. Quand M. de Saint-Germain passa au service du Danemark, le roi Louis XV
(1) Allusion à la façon dont on prétendait qu'en 1760 il avait quitté le service de la France pour passer à celui du Danemark, et à l'amnistie qu'il venait d'accorder aux déserteurs qui rejoindraient leurs drapeaux.
avait dit : ^ Il a renvoyé son cordon rotige (1). » — « Oui, répliqua le duc; mais son serment^ l^Or-t-il aussi renvoyé? »
Le courrier qui porta à M. de Saint-Germain la lettre du Roi le trouva en redingote et en bonnet de nuit, cultivant son jardin. Immédiatement, le comte écrivit au Roi et à M. de Maurepas; il mandait au premier qu'il sacrifiait toutes ses répugnances dès qu'il s'agissait d'obéir à Sa Majesté. Le 26 octobre, on l'attendait à Versailles; mais il n'était point encore là au moment où l'on entrait à la comédie, a On donne /* Amoureux de quinze ans (2)^ dit alors le Roi àM. de Maurepas, cela vous vaàmerveille; aussi je tiendraile Conseil à votre place , à cinq heures et demie. » Au débarquer, M. de Saint-Germain descendit au Grand Cerf; on ne put le loger, et il fut obligé de s'en aller dans un cabaret borgne. Il se divertit à y demander un lit : on l'assura que tout était plein , parce que l'on attendait le ministre de la guerre. M. de Maurepas accourut bientôt, emmena le comte et l'installa dans son appartement de ministre.
Le chevalier de Monteil (3) prétendait avoir ouï dire, en Allemagne, à M. de Saint-Germain lui-même : « On m'a prédit autrefois tout ce qui m'est arrivé de bien et de mal dans ma vie, et même mes maladies, et je vous étonnerais fort si je vous disais tout ce qu'on m'a encore annoncé pour l'avenir. »
Ce M. de Saint-Germain avait été jésuite et préfet de M. d'Estaing. Il entreprit aussitôt des réformes et des économies. Dans l'audience qu'il accorda aux chevau-
(1) On lit dans le Journal de MoreaUy à la date du 24 décembre 1760 : c M. le comte de Saint-Germain renvoie son cordon rouge au Roi et quitte le service de la France. »
(2) Comédie en trois actes, mêlée d'ariettes, par Pierre Laujon, jouée pour la première fois en 4770, sur le théâtre de Chantilly, pendant les fêtes du mariage de Louis-Henri-Joseph, duc de Bourbon, depuis princedeCondé,etde Louise-Thérése-Bathilde d'Orléans.
(3) Le chevalier de Monteil était capitaine des Suisses de la garde du comte d'Artois.