MORT DE MINETTE
mais rien d'inquiétant. Le lendemain, elle s'affaissa un peu, parla moins; la fièvre fut très forte. Tenfant extrêmement assoupie : la maladie parut changer de caractère. Le sommeil sembla pénible parce qu'il était accompagné de plaintes. J'étais très tourmenté. Néanmoins le médecin nous dit qu'il n'y avait point de danger, mais que^ depuis la veille, la maladie était devenue grave. Je fus plongé dans la plus vive affliction. J'envoyai chercher M. Poissonnier; il ne vit point non plus de danger à l'enfant, soutint que la fièvre n'avait pas de malignité, et nous tranquillisa de son mieux ; malgré cela, j'avais le poignard dans le cœur.
Le 30 au matin, Poissonnier nous rassura encore : il ne trouvait pas que le mal empirât. Sur les onze heures, ma femme me vint dire que mon enfant avait parlé et bu deux fois : la flèvre était détendue. Poissonnier partit et fit ce qu'il put pour m'emmener; je refusai. Il revint le soir. Ma pauvre enfant, toujours affaissée, ne parlait plus; le pouls cependant était bon. Poissonnier nous affirma qu'il n'y avait rien à craindre. Sur le minuit arrive un saignement de nez; on me fait coucher en disant : « Voilà qui la tirera d'affaire. » Ma femme elle-même se couche, très calme, à trois heures. Hélas i le saignement de nez fut abondant; mais les convulsions prennent ma pauvre Minette, elle tourne à l'agonie et expire à cinq heures !
C'est Poissonnier qui se chargea de m'annoncer cette nouvelle à sept heures. Je fus frappé comme d'un coup de foudre. 0 ma chère fille I ô ange de Dieu! tu as vu la
douleur profonde de tes malheureux parents Je ne
sais comment j'ai pu survivre, et il m'est impossible de peindre l'état dans lequel nous nous trouvâmes.
Pendant les premiers jours, je ne quittai point ma femme, ni le funeste lieu où j'avais perdu mon enfant; je
la voyais partout, et je n'oublierai jamais que le jour où sa maladie commençait, avec ses yeux ternes et horriblement changés, elle était venue se mettre à côté de nous pour faire^ avec son père et sa mère, ses prières du matin. Dieu adoucit nos peines, mais nous ne nous consolâmes jamais. Nous passâmes dans les larmes et sans nous montrer nulle part jusqu'au jeudi 9 mai. Ce jour-là, nous nous rendîmes à Paris et dînâmes chez Mme d'Andlau, la seule personne peut-être qui eût pris à nos malheurs le plus tendre, intérêt. J'avais reçu une foule de lettres de compliment ; mais combien en ai-je écrit moi-même, en ma vie, sans être touché! Ma femme et moi, nous nous forçâmes ensuite pour aller occuper notre place dans notre loge à la Comédie, la première fois depuis Pâques, et nous ne retournâmes àVille-d'Avray que le 11, toujours pleurant et n'osant nous regarder. En nous promenant, nous rencontrâmes, dans le parc de Saint- Gloud, Loyseau de Bérenger. Sa conversation nous fit du bien à l'âme; il nous rappela les chagrins que lui avaient causés la mort de sa mère et celle de son frère. Mme Geoffrin (1) le vint voir au bout de quelque temps; pour lui prouver la nécessité de se distraire, elle lui fit une réflexion, dont il fut frappé, sur cette idée, une et fixe, qui l'occupait : a La folie, dit-elle, n^est pas autre chose, » Cela me remit en mémoire cette pauvre fille d'Amiens qui, ayant perdu son amant au moment où il venait pour l'épouser, continua, pendant trente ans, à aller tous les jours au-devant de lui, à la même heure.
(4) Marie-Thérèse Rodet, née à Paris en 1699, épousa, à TAge de quinze ans,.un riche entrepreneur de glaces, nommé Geoffrin, deyint bientôt veuve, fit de son salon le rendez-vous des célébrités de l'époque , y attira notamment les encyclopédistes , et mou rut en 4777.
M. D*ESPRÉMESNrL ET LES ÉCONOMISTES. 253
A cette époque, les affaires de M. Turgot tournaient I mal. Dès le début de Tannée, on avait annoncé sa retraite
I future, et l'on assurait que M. de Maurepas s'était promis
I de s'en débarrasser, depuis qu'au sacre, il avait travaillé
1 avec le Roi. Comme successeur, on nommait Cromot ou
un M. de la Haye qui avait autrefois dirigé les finances du roi de Prusse; mais M. Turgot se croyait très bien appuyé, et le Roi était encore convaincu qu'il y avait cabale contre lui, et que sa besogne était bonne. Cependant, on dénonça au Parlement, garni de ses pairs, une brochure de M. de Condorcet (1)^ faite pour justifier les opérations et les édits du contrôleur général. L'auteur, en parlant des corvées, prétendait que le Parlement rejetterait ces édits, parce qu'il était composé de maltôtiers et de possesseurs de terre. M. d'Esprémesnil s'emporta contre les économistes, que Voltaire appelait les conruh- I sionnaires des eticyclopédistes, les taxa de secte dangereuse
I et insolente, à la tète de laquelle un ministre n'avait pas
craint de se mettre. Le Parlement prononça un arrêt condamnant l'ouvrage et l'auteur au mépris; on l'imprima avec le réquisitoire de l'avocat général ; le dispositif portait que ce misérable opuscule ne valait pas même la peine qu'on le flétrit.
Un peu plus tard, M. le prince de Conti dénonça égale-
(4) Marie- Jean-Antoine-Nicolas Caritat, marquis de Condorcet, né en 1743 à Ribemont, près de Saint-Quentin, mathématicien, philosophe et publicisle, membre de TAcadémie des sciences en i769, secrétaire perpétuel de cette Compagnie en surviyance dés 1773, titulaire en 17S8, collaborateur de V Encyclopédie y membre de l'Académie française en 1782, embrassa la cause de la Révolution; nommé député à TAssemblée législative en 1791, puis de la Convention, il vota avec les girondins, fut dénonce comme brissolin par Chabot, mis hors la loi et obligé de se cacher ; aj^ant quitté sa retraite, il fut arrêté et conduit à la prison de Bourg-la-Reine, où il s'empoisonna en mars 1794.
ment un travail sur les droits féodaux^ fait par un ami et un protégé du contrôleur général. Le but était d'y prouver que les seigneuries étaient des abus, et que les paysans feraient bien de s'en affranchir; il était très propre à ameuter les habitants des campagnes. On le condamna au feu et l'on ordonna information contre l'auteur . Ce qu'il y a de très singulier, c'est que Ton imprima et l'on débita des mémoires contre les édits mêmes. Le contrôleur général voulait, disait-il, persuader le public; mais tout cela tournait contre sa besogne, car, pour persuader, il était obligé de souffrir la contradiction. Gromot me conta une très plaisante mystification d'un économiste, qu'on décida à composer un ballet en l'honneur de M. Turgot : il y faisait danser Triptolème et Gérés. La Gérés était Mme Danville. Linguet, à qui l'on remit une copie de cet ouvrage, en rendit compte dans ses feuilles. Mme Danville comme Mme Blonde 1 (1) étaient amies de Turgot; de ces deux femmes, la seconde l'exhortait fort à quitter le ministère, tandis que l'autre lui conseillait de rester jusqu'à ce qu'on le chassât.
De nouvelles dénonciations arrivèrent bientôt contre M. Turgot, qui courut les plus grands risques. Le Parlement jura sa perte ; ce ministre, par un faux calcul sur la caisse de Poissy, ne trouva pas dans l'impôt de cinq francs par tête de bœuf, qu'il avait substitué aux intérêts que le Roi percevait sur le prix de chacune de ces bêtes, le revenu qu'il en attendait. Le faux calcul venait de ce qu'il avait compté qu'il entrait à Paris autant de bœufs qu'il y en avait autrefois payant l'impôt à Poissy, ce qui
(1) Femme de Jean Blondel, avocat, né à Reims en d733, qui défendit Mlle d'Oliva dans le procès du collier, fut nommé en 4803 conseiller, puis président de la Cour d'appel de Paris, collabora k la rédaction du Code criminel et mourut en dSlO.