LETTRE D'UN MAGISTRAT. S
moins, je composai de son aveu, et il me permit de faire imprimer avant ces fêtes de Pâques pendant lesquelles lui et M. de Galonné furent renvoyés, cette Lettre d'un magistrat, dans laquelle on examine également ce que la justice du Roi doit aux jirotestants, et ce que l'intérêt de son peuple ne lui permet pas de leur accorder. Quiconque lira ce petit ouvrage conviendra que si l'on eût suivi le plan que j'osai proposer, celui du banquier genevois n'aurait jamais livré la France à ce déluge de maux qui l'affligent encore; on aurait cessé de persécuter les protestants, et ils seraient restés citoyens. Ceux qui étaient sortis de France lors de la révocation de l'édit de Nantes ne demandaient qu'à y rentrer, et il y avait longtemps qu'ils ne songeaient plus à réclamer leurs temples; mais les ennemis du trône avaient besoin d'eux pour le renverser, et pour renverser sur ses débris tous les temples eux-mêmes. Au moment du départ de M. de Miromesnil, l'Assemlée des notables (i) doublait les intrigues de l'aristocratie ; elle hâta la marche de la Révolution qui s'avançait à grands pas. Le ministère publiait lui-même que la France n'avait point de constitution ; et , à Versailles, sous les yeux et de l'aveu du baron de Breteuil, ministre de la maison du Roi, ou imprimait qu'il fallait saisir l'occasion de lui en donner une. C'était en feuilletant nos anciens matériaux historiques, dont on n'entendait pas même la langue, que l'on rappelait les prétendus Champs de mars et les cœtus populi dans lesquels nos rois de la première et de la seconde race n'avaient été, selon l'abbé Mably (2), que les organes de la démocratie.
(1) Cette Assemblée des notables s'était ouverte le 22 février 1787 à rhôtel des Menus, à Versailles.
(2) Gabriel Bonnot de Mably, né à Grenoble le 44 mars i709, frère de Condillac et neveu du cardinal de Tencin , entra au séminaire de Saint-Sulpice, se contenta de recevoir le sous-diaconat, devint secré-
Il me fut alors bien prouvé que les philosophes avaient réussi à empêcher qu'on ne me lût; et, pour mettre l'Assemblée des notables en état de se faire une juste idée des anciens principes de notre gouvernement, oîi l'autorité du prince fut toujours d'accord avec l'administration libre et populaire, soit des pagi dont le territoire rappelait celui de nos départements, soit des cités qui étaient autant de subdiviisions du pagm ressortissant toutes à la même métropole, je fis imprimer un ouvrage intitulé : Exposé historique de nos administrations populaires aux plus anciennes époques de la monarchie française (1). Il contenait une suite de faits qui ont leur preuve indiquée dans mes Discours sur l'histoire, et présentait tous les rapports que cette liberté générale des cités avait essentiellement avec la puissance du gouvernement, dont elle hâtait et facilitait la marche en écartant également tous les abus du pouvoir et de la liberté même.
Cet ouvrage fit la plus grande impression sur tous les lecteurs désintéressés, et menaça de leur chute les systèmes républicains, qui déjà avaient pris une grande faveur, et l'aristocratie du pouvoir arbitraire, jusque-là regardé par le clergé et les grands comme le seul moyen de maintenir l'autorité de la Cour. On chercha à effrayer le libraire chargé de l'impression de ce manuscrit, et, après avoir débité une partie de son édition, il m'avertit qu'il avait supprimé le reste. Pourtant, j'ai cru que cet écrit très court avait été de quelque utilité à l'Assemblée, lorsque j'ai vu reparaître nos anciennes municipalités, nos districts et nos départements, qui nous rappellent
taire du cardinal, son oncle, alors ministre se brouilla ayec lui en 1746, publia plusieurs ouvrages sur Tbistoire et la politique, se rendit en Pologne, en 1770, pour étudier les moyens de donner une Constitution nouvelle à ce pays, et mourut à Paris le 23 avril 1785. (1) N"* LU du catalogue des ouvrages de Moreau.
NI NECKRAILLKS NI PRJÈTRAILLES. 345
cette administration confiée aux pagi et aux cœtus populi lie nos deux premières races.
Tout le monde connaît les volumes que M. Necker composa pendant sa retraite forcée, et par lesquels il se flatta de perpétuer le charme sous lequel il nous a longtemps tenus. Il espérait ainsi préparer l'exécution du plan qu'il avait formé, et qu'il parvint à réaliser grâce au concours de ce prêtre apostat, que la France regardera toujours comme le premier des anges exterminateurs envoyés en punition des crimes des rois et des peuples. Le Roi le connaissait et ne l'aima jamais; mais l'abbé de Yermond^ qui méprisait le Roi, avait réussi, après quinze ans d'intrigues, à rendre cher à ia Reine l'homme le plus indigne de sa confiance, le prélat à qui Louis XYI, pour ne scandaliser personne, avait refusé l'archevêché de Paris après la mort de M. de Beaumont, en 1781.
Pendant l'Assemblée des notables de 1787, le prince se trouva donc d'un avis très différent de celui que la Reine manifesta beaucoup trop. Il avait trop entendu parler de l'archevêque de Toulouse, Loménie de Brienne, pour l'estimer en rien, et il s'était plus d'une fois expliqué sur son compte d'une manière très positive. Cet homme, rongé de dartres, couvert de cautères, plus que libre dans ses mœurs et déjà trop suspect d'irréligion, s'occupait sans cesse d'affaires et d'intrigues, se mêlait de toutes les querelles de femmes , et avait été appelé plus d'une fois pour réconcilier des amants avec leurs maîtresses. Le Roi savait tout cela; il sut aussi qu'il faisait alors tous ses efforts pour perdre M. de Galonné. Le monarque écrivit à celui-ci afin de le rassurer contre les menées du prélat, et termina sa lettre par ces mots: « Je ne veux ni neckrailles ni prêtrailles. » C'était assez déclarer qu'il était résolu à ne jamais prendre pour ministre ni l'un
ni l'autre de ces deux hommes célèbres, sur lesquels se portait Tattention de la Cour; cependant» peu de temps après, il sacrifia Galonné (9 avril 1787), et, le mois suivant, il mit Tarchevéque à la tête de ses finances (!•' mai 1787); il finit enfin, comme on va le voir, par se livrer à M. Necker.
La chute de Galonné fut l'ouvrage de la Reine; ce ministre avait nommé bibliothécaire du Roi son ami Lenoir, avec lequel il s'était intimement lié lors du procès de M. delà Ghalotais. Il s'était brouillé par là avec la famille Bignon, dont l'héritier était neveu de Mme de Miromesnil; il avait également perdu la faveur du public, qui avait appris avec indignation que M. le marquis de Poury avait demandé pour lui cette place sans appointements, et avait offert de donner au Roi sa propre bibliothèque, si connue par les immenses travaux dont il l'avait rendue l'atelier et le magazine. Attaché par mes places à M. de Miromesnil, je fus témoin des haines mutuelles du contrôleur général et du garde des sceaux. Je tins bon contre les eiforts que fit Galonné pour m'engager à abandonner, à trahir même le pauvre Miromesnil» quoique je l'estimasse peu. Le ministre des finances, ivre de la faveur du Roi, alla dire à Sa Majesté que les intrigues du garde des sceaux risquaient de faire échouer tous les projets qui, dans l'Assemblée des notables , pouvaient encore sauver les finances. Le Roi le crut, se décida à sacrifier le garde des sceaux, et ne le cacha point à la Reine : Galonné se croyait sûr d'elle parce qu'il était l'ami de Mme de Polignac. Mais elle ne consentit à renvoyer le garde des sceaux, que dans le cas où M. de Galonné serait chassé en même temps.
Ainsi partirent ensemble» pendant les fêtesi de Pâques de 1787» deux ministres qui ne pouvaient se souffrir et