DÉPART DU CHANCELIER ET DU CONTROLEUR GÉNÉRAL
Je Gs également mes remerciements à Madame et à Mesdames, qui m'accueillirent très fort; à Madame Clotilde» qui me complimenta. Je manquai Mme la comtesse d'Artois, Les frères du Roi étaient allés tirer dès leur lever, et ne rentrèrent qu'à deux heures. Monsieur, en arrivant au château, croisa le chancelier qui partait, et se mit à déclamer :
Beatus ille qui procul negotiis,...
Solutus
M. de Maupeou venait, en effet, de rendre les soupirs de son infernale politique ; l'abbé Terray quittait aussi sa place. Le matin même, lorsque j'étais monté chez le Roi, Sa Majesté travaillait avec M. de Maurepas; M. Turgot, qui la veille avait refusé le contrôle général, y avait été mandé, et en était sorti, au bout d'un quart d'heure, avec l'air d'un homme qui se dévoue. Pendant ce tempslà, on avait fait appeler M. de la Vrillière ; il eut l'ordre d'aller chercher les sceaux chez le chancelier. Celui-ci les rendit, et le duc lui signifia sa lettre de cachet qui l'exilait à Roncherolles (1), en lui permettant pourtant de passer huit jours à Bruyères. M. de Maupeou ne parut point étourdi; après les honnêtetés ordinaires, il dit à M. de la Vrillière : « Au moins^ monsieur^ apprenez au Roi combien je suis ponctuel b, et, tirant sa sonnette, il demanda ses chevaux. Il s'attendait à cette disgrâce : la veille, l'évéque de Senlis (2) l'avait instamment prié de faire enregistrer
(i) Le village de Roncherolles se trouve en Seine-Infiérieure. — M. de Maupeou passa la fin de sa vie dans sa terre de Thuit, près des Andeljs; il y mourut le 29 juillet 1792^ après avoir fait à l'État un don patriotique de 800,000 livres, et sans avoir cherché à revenir ni à la Cour ni à Paris.
(S) Jean-Armand de Bessuéjouls, comtedeRoquelaure;né à Roquelaure(AvejTon), en i7il,évèque de Senlis en 1752, premier aumônier du Roi en 1764, membre de l'Académie française en 1771, corn-
au Parlement des lettres qui Tintéressaieût; il lui avait répondu : « // n'y a pas un instant à perdre; je vais les sceller dans la minute^ et envoyer un exprès pour que votre affaire soit terminée demain matin à sept heures. »
Les sceaux furent reportés chez le Roi, et ce ne fut qu'après le lever que M. de la Vrillière alla dire au contrôleur général que le Roi acceptait sa démission. L'abbé Terray l'avait envoyée parce qu'il craignait d'être exilé, comme tout le monde le croyait. Deux jours auparavant, il s'était rendu en Picardie afin de visiter les travaux souterrains du canal de Saint-Quentin, dont il avait chargé l'ingénieur Laurent (i), et la manufacture de Saint-Gobain. Aussitôt, le bruit s'était répandu qu'il allait être congédié; lui-même comptait là-dessus en partant, et avait prévenu ses commis qu'il n'en avait pas pour huit jours. Après son départ, les bruits augmentèrent tellement que l'on soutenait que sa lettre lui avait été expédiée à Saint-Gobain. Il n'en était rien; cependant, en racontant son voyage, il dit quand même : « J'ai été bien chanté ^ bien canonné, bien applaudi^ mais ce n'en est pas moins mon dernier moment; f en suis enchanté^ car s'ils ne me renvoient pa^^ je demande ma retraite »,et il écrivit au Roi. Ce qui aurait hâté sa chute, ce serait de s'être vanté, auprès de M. de Maurepas, d'avoir remis à Sa Majesté plusieurs mémoires destinés à la prévenir contre les dangers des systèmes. Le lendemain du jour où sa démission fut acceptée.
mandeur de Tordre du Saint-Esprit en 4779; lors de la Révolution, refusa le serment, se retira à Arras, fut emprisonné, recouvra la liberté à la mort de Robespierre , devint archevêque de Malines en 1802, donna sa démission en 4808, reçut un canonicat à Saint-Denis et mourut le 24 avril 1848.
(4) L'ingénieur Laurent fut le père de ce M. Laurent que nous avons vu secrétaire d'État depuis le commencement de la révolution. (Note de Moreau. )
L'ABfiË TERRAT. 33
Louis XVI, en revenant des vêpres de Saint-Jacques, passa devant Thâtel du contrôleur général défunt; il se baissa et regarda avec un air riant, comme s'il eût pensé : ■ Nous voilà bien débarrassés. »
L'abbé Terray ne s'était pas fait d'illusions sur la solidité de sa place : dès le mois de juin, il savait qu'il existait une forte conjuration contre lui, et qu'on lui donnait poui* successeur M. de Galonné ou M. Turgot; mais il paraissait très détaché de la charge qu'on voulait lui enlever : a Ils me chasseront aussi j disait-il un jour à Gromot, mais je ne veux pas être la dupe des sottises que je les vois très disposés à commettre. Je veux avoir à moi une grande et belle maison où je puisse, comme Laverdy, braver l'infortune. » Effectivement, un fripon nommé de Gouve, qui s'était fait laisser par la veuve d'un médecin qu'il avait enlevée à son mari une superbe maison, rue Notre-Dame des Champs, lui ayant proposé de la lui vendre, le marché ne tarda pas à être conclu. Pendant tout le temps qu'il habita cette maison (1), où il s'était retiré et où il est mort de chagrin, je crus lui devoir des soins et je dînai plusieurs fois chez lui, sans cesser de mésestimer ses mœurs , mais sans cesser aussi de faire grand cas de son talent pour l'administration des finances.
C'est Gromot qui avait travaillé à me mettre bien avec lui au moment où le chancelier Maupeou l'avait appelé au ministère, et il en était vite arrivé à me cajoler et à réclamer mon suffrage pour justifier ses opérations; la porte de son cabinet me fut alors ouverte à toute heure, et je fus un instant son confident et presque son favori; il me répétaitsans cesse : « Voilà où j'en suis aujourd'hui :
(1) 26 mai 1775. — J'ai été me faire écrire chez Tabbé Terray ; il n'y était pas, mais j'ai vu sa belle maison : elle est charmante. Cet homme peut être heureux : Fruiiur dis iratis. {Journal de Moreau.)
j'ai gagné tant de millions ce maUn » ; le lendemain, a tant d'autres millions 9, Il s'était déjà à cette époque affublé du cordon bleu, et dès lors M. de Maupeou, tout chancelier qu'il était, ne se dissimulait plus qu'il serait incessamment renvoyé.
Dans le temps où l'abbé Terray était simple conseiller de grand'chambre, il s'était signalé en portant lui-même les sacrements à ces jansénistes auxquels M. l'archevêque de Paris, Beaumont, les refusait, faute de billet de confession. Bientôt, il devint un effronté libertin (1). Gromot, qui le flattait et joignait à toutes les ressources de l'esprit et de l'imagination des points de contingence qui, parla débauche, le rapprochaient beaucoup de ce ministre, m'a donné là-dessus des détails qui m'ont fait horreur. Mais s'il fut un des plus mauvais prêtres que j'aie connus, il fut aussi un des meilleurs contrôleurs généraux du règne de Louis XY, et, s'il eût été cru sur l'administration des finances, nous n'aurions jamais eu ni Ëtats généraux ni Révolution : ceux qui voulaient celle-ci voulaient la famine, et il n'y avait qu'un moyen de prévenir ce fléau; or, ce moyen, il l'avait pris : c'était de se rendre maître du prix des grains pour qu'il ne montât jamais trop haut dans les années fâcheuses, et qu'il ne descendit point trop bas dans les années de grande abondance. J'ignore s'il fut l'inventeur des dépôts établis à Corbeil, au milieu des moulins nombreux dont cette ville est environnée et qui ne chôment jamais ; ce que je sais, c'est qu'il en tira un grand parti pour mettre un équilibre salutaire entre les inconvénients de la stérilité et de l'abondance ; sous ce rapport, je le considérais comme un des bons serviteurs du Roi.
(1) Il avait pour maîtresse, dont Une rougissait pas, une grande coquine, nommée Mme de la Garde. {Note de Moreau,)