‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 224 sur 307 · INDIFFÉRENCE RELIGIEUSE DE LA REINE · texte numérisé non relu

INDIFFÉRENCE RELIGIEUSE DE LA REINE

Au reste, Mme de Faucîgny se lassa bientôt de Versailles; elle nous quitta à Pâques 1790 pour s'installer à Thôtel de Yillequier. Le maréched de Laval vivait encore : j'allais quelquefois le voir à Paris; je me rappelle avoir rencontré Mme de Faucigny, une fois ou deux même, à l'hôtel de Yillequier, et une autre fois jouant au billard avec l'archevêque d'Aix, au château de Beuvron, où j'avais été chercher des toiles pour achever de meubler Chambourcy.

Par elle et par Mme de Mackau» dont j'eus plus à me louer que de personne, j'appris une foule d'anecdotes dont je ne veux pas laisser perdre le souvenir. Si quelquesunes ne sont pas vraies, elles aideront au moins à connaître les opinions ainsi que les dispositions des esprits à cette époque.

Mme de Faucigny, toujours me citant sa tante de Mesmes comme témoin des très singulières anecdoctes qu'elle me contait, me peignait notre malheureuse reine comme s'éiant toujours livrée à une vile et déplorable curiosité, qui la portait à se mettre au fait des désordres et des intrigues libertines de la Cour. Mme de Mesmes l'avait vue, l'avait suivie, avait même été abordée par elle dans ces promenades nocturnes de la terrasse. Tous ceux qui environnaient cette princesse étaient persuadés qu'on avait effacé de son âme jusqu'aux traces de la religion dans laquelle elle avait été élevée, et même au temps où nous étions arrivés, et où elle paraissait craindre véritablement pour la vie du Roi et pour la sienne propre, ils étaient tellement convaincus que son âme avait été entièrement gâtée par la philosophie de Voltaire , qu'ils assuraient qu' elle portait sur elle et un stylet pour se percer le cœur au besoin, et un poison subtil pour choisir le genre de mort qui lui conviendrait le mieux. Je n'ai

jamais cru un mot de ces horreurs; j'excusais la légèreté inhérente à son âge, et sur cela» j'avais souvent des disputes très sérieuses avec la compagne de ma solitude . Mais voilà ce que pensaient de l'infortunée Marie-Antoinette les personnes même qui faisaient profession de lui être le plus fidèlement attachées, et qui, dès lors, savaient bien que son sort et celui de son mari étaient inséparablement liés.

De son côté, Mme de Mackau, suppléant auprès des enfants de la Reine les soins de la gouvernante qui était déjà partie, et depuis longtemps chargée nommément de l'éducation de Madame Royale, me fournissait beaucoup de lumières sur les précautions que l'on avait prises pour écarter de la Reine tout ce qiii eût pu l'éclairer sur ses véritables intérêts. Mme de Faucigny, entichée de philosophisme, prêtait volontiers à tout le monde sa façon de penser; Mme de Mackau, chrétienne et religieuse, ainsi que les sous-ordres qu'elle honorait de sa conGance, ne croyait point à la philosophie de la Reine, mais elle croyait aux intrigues par lesquelles le parti Choiseul et l'abbé de Vermond l'avaient prévenue contre tous ceux qui auraient été en état de lui parler raison et religion.

On connaît ce petit ouvrage intitulé : Bibliothèque de Mme la Dauphine^ n* 1", Histoire^ que je lui avais offert en prenant possession de sa bibliothèque; l'impératrice Marie-Thérèse m'en avait fait remercier, et Mesdames avaient, sur ce plan, commencé le cours de leurs lectures. La Reine seule ne l'avait jamais ouvert : sur cela, Tordre était donné à la domesticité intérieure. Mme de Mackau, qui s'était toujours renfermée le plus strictement possible dans l'éducation qu'on lui avait confiée, tomba de son haut quand elle sut que cet ouvrage existait. Je le lui remis; elle le parcourut avec avidité et me dit : « Voilà ce

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qu'il me faut, et ce que je n^eusse jamais trouvé sans vous, n Sur l'usage qu'elle en voulait faire» elle prit l'ordre de la Reine, et m'assura que Sa Majesté n'avait jamais lu la première ligne de cette production, qui, dans le peuple même, avait eu beaucoup de succès. Il est facile de juger, après cela, des soins minutieux que l'on s'était donnés pour que je n'approchasse point de cette princesse.

Depuis sa mort injuste et cruelle, Mme Campan (1), celle de ses femmes de chambre qui réunissait le plus d'esprit et de connaissances, Mme Campan, établie aujourd'hui à Saint-Germain et fille de Genest (2), créature comme moi du très vieux maréchal de Noailles, ministre, s'est empressée de justifier auprès de moi la conduite de son beau-père, qui très certainement avait été mon plus grand ennemi auprès de la Reine, s'était rendu maître de sa bibliothèque, et avait obtenu qu'on attribuât à cette place des appointements considérables. Elle m'a affirmé que l'abbé de Vermond et les Choiseul m'avaient si fort redouté, qu'à l'entrée de Marie-Antoinette en France, ils lui avaient fait promettre de m'écarter entièrement!

Voici l'histoire, vraie ou fausse, que la spirituelle Mme Campan m'a contée à ce sujet, et qu'il a bien fallu que j'acceptasse pour bonne. Campan, son beau-père, ayant voulu, prétendit-elle, me rétablir au moins dans

(1) Jeanne-Louise-Henriette Genest, dame Campan, née & Paris en 1752, nommée à quinze ans lectrice de Mesdames Victoire, Sophie et Louise, filles de Louis XV, devint trois ans plus tard première femme de chambre de Marie-Antoinette et lui resta dévouée jusqu'à la fin. Après la chute de Robespierre, elle ouvrit à Saint-Germain un pensionnat bientôt célèbre; en 4805, Napoléon lui donna la charge de surintendante de la maison impériale d'Écouen, qui lui fut enlevée à la Restauration; elle mourut en 4822.

(2) Edme- Charles Genest, littérateur, premier commis au ministère des Affaires étrangères sons le ministère Choiseul, secrétaire interprète du comte de Provence, mort en 4784.

l'estime de la Reine, et me faire accorder les dédommagements qui m'étaient dus et auxquels je n'avais jamais pensé, s'avisa de lui dire : « C'est un homme de beaucoup d'esprit, et dont les connaissances pourraient vou^ être utiles, » — a Je le sais bien, lui répondit Sa Majesté ; non seulement il a beaucoup d'esprit, mais il en a trop, et j'ai été avertie, dès Strasbourg, de le regarder comme mon plus grand ennemi, » En dépit des assertions de Mme Campan, je n'ajoute pas entièrement foi à cette histoire ; ma disgrâce avait été plus habilement fllée. Vermond avait sans doute voulu m'écarter : il l'avait promis à M. de Choiseul; mais Campan avait cherché à se mettre à ma place, et Vermond le connaissait assez bien pour savoir qu'il ne courait aucun risque à la lui laisser prendre.

Puisque je suis à portée de prouver que la Révolution française a été l'effet de cet esprit de vertige auquel la justice de Dieu avait livré notre misérable patrie, je ferai remarquer combien d'esprits malfaisants la colère du ciel avait rassemblés autour d'un trône chancelant et sur le point de tomber. Ce Genest, le plus laborieux des instituteurs d'une famille originairement très chrétienne et très fidèlement royaliste, ce Genest qui, lorsque je travaillais à YObservateur hollandais, avait ordre de traduire pour moi tous les papiers anglais dont j'avais besoin, ce Genest, dont j'appelais la fille aînée ma Calliope, n'a laissé qu'un fils (1), prodige de science, et qui, sous l'ancien régime, eût pu aspirer à tout. Eh bien, ce frère unique de Mme Campan et de ses trois sœurs s'est montré en Russie, où il était employé comme secrétaire d'ambas» sade, l'ennemi le plus irréconciliable de tous les rois de l'Europe. Il est actuellement ministre de la république

(1) Edmond Genest, né à Versailles en 4765, fut ambassadeur aux États-Unis, s y fit naturaliser, et y mourut en iS34,

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