‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 235 sur 307 · M. BERTIN · texte numérisé non relu

M. BERTIN

En 1791, comme j'habitais, à Versailles, son appartement au château, je me fis un plaisir de le surprendre, par une lettre que je dictai, en lui donnant, dans la pre* mière page, à deviner quel était le personnage qui occupait alors sa chambre, son cabinet et son beau salon. A la deuxième page, je lui apprenais notre projet d'établissement pour ma fille, son vœu pour l'émigration, et les raisons que j'avais pour ne permettre cette folie à quiconque m'appartenait.

Le bon M. Bertin, qui n'avait fait qu'user de la liberté naturelle de s'expatrier, et qui avait pour jamais renoncé à la France , me répondit par une lettre de quatre pages de son écriture, qui a été longtemps dans ces portefeuilles que je destinais au Roi, et dont j'avais commencé à lui envoyer le catalogue. Voici certaines phrases de cette épître que je n'ai point oubliées : « Quant à votre chère fille, que j'embrasse, dites-lui bien que je suis pour vous contre elle^ et que, si j'étais une heure avec elle, j'ajouterais à toutes les raisons que vous lui avez exposées une foule Vautres preuves que ni elle ni vous ne pouvez encore deviner. Vou^ êtes en France parmi des tigres qui se déchirent, et dont il faut s'écarter et se laisser ignorer, A Coblentz et dans ces pays-ci^ vous ne verriez que des papillons qui se brûlent à la chandelle, des étourdis, des importants qui n'ont pas le sens commun et qui achèveront l'entière ruine de leur patrie. Restez sur votre glèbe et dites : Il n'y a plus de France. Il vaut mieux être soumis à un nouvel ordre de choses que de venir ici mourir de faim ou mendier avec des fous. Les empires, comme les individus^ meurent de leur belle mort, et, à la fin d'une maladie^ celle des hommes peut être fort courte : celle des empires est longue et dure souvent plusieurs siècles. Vous le savez ^ mon amiy et nous l*avons bien des fois répété ensemble : la France a fait son temps. Tout me le prouvait déjà quand je l'ai quittée; tout me

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ta dénumtré depuis que foi vu CobktUz et DusseUorf. Vives en famille^ mais vous ne reverrez ni la Cour de Louis X/F, ni celle de Louis XV. »

Telle est la dernière lettre que j'ai reçue de ce prophète de malheur , dont je garderai le souvenir hien plus longtemps que je n'ai conservé l'appartement. J'eus foi en ses prédictions et je voulus suivre ses a\is. J'en avais alors fini avec l'évéque d'Autun, et quelque plaisir que j'eusse à revoir mes amis de l'hôtel de Laval, où j'allais quelquefois jouer au cavagnole, je me décidai à me rapprocher de notre domaine nourricier, et je résolus de reprendre mes anciennes Haisons avec le maréchal de Noailles, dont la femme habitait à Paris (i) un appartement à l'Ahbayeaux-Bois.

Une des personnes que nous reçûmes avec le plus de plaisir à Chambourcy fut Mme de Talaru (2). Dans un petit voyage qu'elle y fit, elle fut témoin des efforts de quelques misérables qui s'avisèrent de prétendre que, cinquante ou soixante ans auparavant, mes prédécesseurs avaient enfermé dans leur clos quelques portions d*un fonds ayant appartenu à leurs ancêtres. Ces pauvres gens étaient de Luciennes; le juge de paix devant lequel fut portée l'instance que j'eus à soutenir contre eux, les condamna, et depuis j'ai été obligé de les secourir. A cette époque, le jeu du portefeuille, qui, chez Mme Quincerot, était entré dans le plan des amusements et même de l'instruction de ma fille, fit naître dans l'esprit de celle-ci

(I) La maréchale de Noailies, Catherine -Charlotte-Françoise de Cossè-Brissac, fut emprisonnée au Luxembourg pendant la Terreur, traduite deTant le tribunal réToiutionnaire. condamnée à mort et exécutée le i3 juillet 17^. Le maréchal de Noailies était mort i Saint-iiermain en Lare le H aoilt de Tannée précédente.

(â) Henriette-Jeanne-Êlise de Becdeliévre. mariée, le i2 juillet 4767, à Louis-François, Ticomte de Talani»

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