‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 238 sur 307 · LE PRINCE HÉRÉDITAIRE · texte numérisé non relu

LE PRINCE HÉRÉDITAIRE

blée comme gouverneur du ])rince héréditaire, titre que Louis XVI donnait lui-même au Dauphin ; le duc de Brissac (1) se trouvait encore à la suite du Roi : il était son ombre, mais non sou défenseur.

Ce pauvre Timoléon m'aperçoit et me fait signe d'approcher; il était dans l'embrasure d'une croisée, à côté de ce ministre dont je ne me rappelle plus le nom, et ce jour-là la contre-révolution, ce vœu de tous les instants, était l'espérance de cette msdheureuse Cour livrée à l'imprudence et à Terreur : « Eh bien! monsieur Moreau, me dit M. de Brissac, croyez-vous à la contre-révolution? » Je répondis d'une voix ferme et assez haut : « Non, monsieur le duc, je n'y crois pas. » — « Hé! pourquoi cela, mon cher monsieur? » me répliqua-t-il avec un étonnement qui ressemblait un peu au mécontentement. — « C'est, monsieur le duc, que je ne crois pas encore à la révolution. » Quelqu'un qui survint ne me permit pas de m 'expliquer davantage. J'avais raison, car la Révolution n'était point faite tant que les devoirs n'étaient pas changés. Si le Roi eût dit avec fermeté à l'Assemblée : a Je ne vous quitterai point que vous n'ayez essayé votre ouvrage; le temps ne me fait plus rien : j'attendrai; mais point d'Assemblée législative que la constitution, dont elle doit être la règle, n'aille toute seule », la France était sauvée.

Voilà ce que je ne cessais de répéter, à Saint-Germain, au maréchal de Noailles, dans le moment même où

dans la retraite jusqu'en 1797, devint membre du Conseil des Anciens, fut exclu de cette Assemblée le 18 fructidor, fit partie du Conseil d*État après le 18 brumaire, du Sénat en 1806, et mourut le 18 août 1810. (1) Louis-Uercule-Timoléon de Cossé, duc de Brissac, second fils de Jean-Paul-Timoléon de Cossé, duc de Brissac, et de Marie-Joséphe Durey, né le 15 février 1734, pair de France, gi'and panetier du Roi, gouverneur de Paris et colonel des Cent-Suisses sous Louis XVf , commandant de la garde constitutionnelle du Roi, massacré à Versailles le iO septembre 1792.

l'infortuné monarque allait abandonner la partie. Ce que je disais alors, je le dis toujours. On compte bien des révolutions depuis celle de 1789; on se trompe : il n'y a pas encore eu de variations dans notre gouvernement essentiel; la rébellion a changé de formes, mais c'est toujours la rébellion. Sur cela, j'aurais voulu interroger le duc de Brissac, lorsqu'il commit l'énorme faute d'obéir à une Assemblée qui le dévoua à la mort en l'envoyant à Orléans. Que pouvait-il lui arriver de pis que d'être égorgé sur une charrette, dans le lieu même de l'ancienne résidence du prince pour lequel il pouvait et peut-être devait périr sans se déshonorer (i)? Son supplice m'a fait verser des larmes, quoique je n'aie plus aperçu, dans le dernier des braves Timoléon (2), que l'imbécile amoureux d'une prostituée qui avait encanaillé Louis XY, comme il a luimême avili Louis XVL

La fuite du Roi et les événements qui la suivirent ne nous donnèrent pas l'envie de rentrer promptement à Versailles. D'ailleurs, quelque fatigués que nous fussions des troubles qui désolaient nos campagnes, ma femme sentait que la meilleure manière de conserver quelque chose était de se tenir sur sa glèbe et de cultiver sa terre. Acquéreurs des biens mis en vente à la mort de Mme des FournielleSj nous venions d'entrer en jouissance de ces héri-

(1) La garde constitutionnelle du Roi, dont le duc de Brissac avait accepté le commandement, fut licenciée le 30 mai 1792. Quant à lui, devenu suspect, accusé de haute trahison, conduit à Orléans pour y être jugé par la haute Cour, il fut, sur l'ordre de la Commune, mis en route pour être ramené à Paris, ainsi que ses codétenus, au nombre desquels se trouvaient M. deLessartetM. d'Abancourt, anciens ministres, et comme eux massacré à son arrivée à Versailles le iO septembre 1792; sa tête fut plantée sur la grille du château.

(2) Timoléon de Cossé, duc de Brissac, n'avait point de fils ; son titre passa à son cousin germain Hyacinthe-Hugues-Timoléon, né le 8 novembre 1746 et mort le 19 juin 1813.

LE DERNIER DES BRAVES TIMOLEON. SidT

tages;Mme Moreau était bien résolue de les faire valoir, et nous ne retournâmes occuper l'appartement que nous avions au château, que lorsqu'elle eut mis ce nouveau domaine dans l'état où j'avais moi-même mis l'ancien. Mme de Talaru habitait encore , à cette époque, le. pavillon accordé à la place de son mari (1), et M. de Clédat, très pressé de hâter l'époque de son mariage, cherchait par tous les moyens à la rendre favorable à son union avec ma fille. Elle n'en était nullement d'avis, mais Mme Moreau, qui ne la croyait pas là-dessus, l'écoutait beaucoup plus sur les principes de l'économie rurale, à laquelle elle ne cessait de lui conseiller de se livrer. Elle lui prêta même beaucoup d'assignats pour cela; moi qui, sur l'avantage de la culture, ne pensais pas tout à fait comme ces deux dames , je me contentai, avant de quitter Gham* bourcy, de tirer parole de Gallois, mon fermier, que jamais il ne confondrait avec mon ancienne ferme, dont je voulais que le revenu me fût toujours conservé intact, l'administration et les dépenses de la régie do notre domaine des Foumielles. Il s'y engagea, mais ne tint pas sa promesse.

Pendant le temps que nous passâmes à Ghambourcy, €ette année-là, une femme bien différente de Mme de Talaru se lia avec nous. J'avoue que je fus enchanté quand j'appris que Mme d'Aguesseau (2), veuve du doyen du Gonseil, s'était établie à Poissy, dans notre voisinage; nous la vîmes fort souvent. Nous nous donnâmes mutuel* lement à dîner, et je me flattai de retrouver prochainement chez elle la meilleure et la plus ancienne de mes amies, Mme de la Tournelle. Sa tante, Mme d'Aguesseau, m'ôta bientôt toutes les espérances que j'avais conçues à

(1) Premier maître d'hôtel de la Reine. (8) Gabrielle-Anne de la VieuTillé, née ie i9 juillet 4735. II 33

cet égard. Je ne pouvais blâmer celte dernière d'avoir acquis l'appartement qu'avait conservé Mme des Fournielles à l'abbaye de Poissy : sa plus douce société était alors celle des dames de cette abbaye , où elle avait été élevée» Mais je lui reprocherai le peu de délicatesse qu'elle a eu, d'acheter de la nation l'hôtel oii son mari était mort à Paris. Elle était, disait-on, entièrement gouvernée par un petit médecin domestique, nommé Bayle, ayant servi de garde au pauvre M. d'Aguesseau durant la longue enfance qui a terminé sa carrière. Voilà l'homme qu'elle a épousé depuis, et qui, pour devenir son mari, a commencé par divorcer avec sa femme. Il nous est impossible de la voir après cela; néanmoins, je goûte assez la maxime par laquelle j'ai entendu M. de Clédat l'excuser : a Toutes ces horreurs, elle les a commises sous le couteau de Robespierre I »

On sait combien la fin de l'année 1791 fut orageuse : le Roi fit l'énorme faute de souffrir que l'Assemblée constituante se séparât. Le mardi 13 septembre, il lui avait écrit qu'il acceptait la Constitution, et dans une assemblée solennelle, tenue le 14, il l'avait signée et avait juré de la maintenir et de la défendre de tout le pouvoir qui lui était délégué. Il n'était donc plus rien que le premier des fonctionnaires publics lui devant obéissance, car il ne faisait point, comme en Angleterre, au moins une partie essentielle et intégrale du souverain , et voilà où l'attendaient les conspirateurs décidés à briser son sceptre et à détruire son trône 1

Le 22 septembre, un Te Deum avait été chanté à Notre- Dame pour remercier Dieu de ce que la France n'avait plus de roi, et les conjurés, quels qu'ils fussent, étaient bien sûrs qu'avant un an, elle n'aurait plus de monarchie. Ce fut le vendredi, 30 qu'en présence de Louis XVI, qui

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