NÉGOCIATIONS AVEC LES PARLEMENTS
du Roi, me parut faiblir, et ne me reparla plus des recherches qu'il m'avait demandées. Je me contentai de lui remettre tous les mémoires qu'il m'avait fait faire, et je me tins tranquille, m'ennuyant beaucoup, n'osant sortir de Fontainebleau, de crainte que l'on eût besoin de moi, et fréquentant très peu de monde, de crainte que l'on me questionnât, mais, dans le vrai, ne travaillant point pour le ministre que je voyais avec douleur se perdre, ni pour le gouvernement dont je pressentais le discrédit prochain. Quant à M. le vice- chancelier (1), qui ne connaissait ni la Cour ni ses propres intérêts, il essaya de finasser, et je jugeai bientôt qu'il était perdu. M. le duc de Choiseul en profita; il voulait se débarrasser de M. Bertin, et du vice-chancelier qu'il n'avait point fait. Il se servit des fausses menées et des petites réserves de celui-ci, pour l'écarter et s'emparer de la négociation, et il fabriqua, avec les députés du Parlement, une déclaration dont il n'y avait encore que treize articles entièrement rédigés, quand je partis de Fontainebleau le 10 novembre.
Ce qu'il y eut de bien singulier, et ce qui prouva que l'on souhaitait la ruine du ministre , ce fut la tournure donnée à cette déclaration : le Roi y parlait par dispositions nouvelles. On oublia et les édits du mois d'avril et les lits de justice; on laissa le champ libre aux Parlements pour dire que tout ce qui s'était passé jusque-là était nul et irrégulier, et, en falsifiant ainsi l'autorité du Roi, on ne remit aux peuples que le centième denier, car pour le terme plus court donné au second vingtième, on sentit bien que c'était un leurre et qu'il faudrait le continuer à son expiration.
(4) MaupeoQ.
Le Parlement de Rennes adressa au Roi, dans ce tempslà, des Remontrances pour se plaindre de l'administration de M. le duc d'Aiguillon (juin et novembre 1764). Le procureur général, M. de la Ghalotais (1), était à la tète des mécontents; dans la suite, il fut accusé d'être l'auteur de lettres anonymes, très peu respectueuses, qui avaient été envoyées à Sa Majesté. On l'arrêta, et son affaire ayant été portée devant diverses Cours sans recevoir de solution, le 24 novembre 1766, tous les membres du conseil eurent ordre de se trouver à Versailles. Ce fut là que l'on commença à exécuter l'arrêt par lequel, deux jours auparavant, le Roi, en cassant et annulant des procédures faites en vertu des lettres patentes du 5 juillet précédent, qui furent déclarées nulles, avait évoqué ce procès criminel à son conseil, événement très extraordinaire, et
(4) Louis-René de Caradeuc de la Ghalotais, né à Rennes en 1701, avocat général, puis procureur général au Parlement de cette ville, attaqua Tordre des Jésuites dans deux rapports (1761 et 1762) où il demandait la dissolution delà société ; protesta auprès du Roi contre l'administration arbitraire du duc d'Aiguillon, gouverneur de Bretagne. Accusé par celui-ci d'être l'instigateur du refus du Parlement d'enregistrer divers édits bursaux, et dénoncé par le ministre Saint-Florentin, sur l'avis du maître des requêtes Galonné, comme étant l'auteur de deux lettres anonymes injurieuses adressées au Roi, il fut arrêté le li novembre 1765, conduit à Saint-Malo et enfermé dans une des tours du château de cette ville. On raconte qu'il écrivit sur les murs de son cachot, avec un cure-dent et de la suie détrempée , ce célèbre mémoire qui fit dire h Voltaire : < Malheur à toute âme qui ne sent pas le frémissement de la fièvre en le lisant /... Son cure-nient grave pour V immortalité f,., > A la suite de lettres patentes du 24 décembre 1766, il fut élargi, mais exilé à. Saintes, et ne put revenir à Rennes qu'à l'avènement de Louis XVI. Réintégré dans ses fonctions, il obtint plus tard une charge de président à mortier avec survivance pour son fils, et mourut le 12 juillet 1785.
25 septembre 1779. — M. Gormier nous a amusés par ses histoires de Bretagne. Il était un de ceux qui, lorsque M. de la Ghalotais recevait, tous les ordinaires, les morceaux successifs de son réquisitoire contre les Jésuites, étaient dans la confidence de tout ce qui se passait; d'Alembert était un des ouvriers de cette sublime besogne. (Journal de Moreau.)