EXIL DU DUC D'AIGUILLON
Le ministre expliqua qu'il devait se rendre à Yeretz « C'est trop près^ reprit Sa Majesté, je veux l'envoyer à Aiguillon. » Là-dessus, M. de Maurepas alla trouver le Roi, qui parut peiné, le chargea d'arranger cette affaire avec la Reine, et ajouta : « C'est elle qui l'exige. » Celle-ci persista. M. de Maurepas lui dit : « Madame, que faut-il que f écrive? » — ft Ce que voits voudrez, mais qu'il s'en aille. » Bref, c'était la Reine qui exilait, car le Roi ne consentit pas à signer de lettre de cachet.
Aiguillon n'était ni bâti ni meublé : on y faisait des ouvrages qui n'étaient point terminés; aussi Mme d'Aiguillon ne partit-elle point avec son mari. Hélas I l'exil du duc fut la cause de la mort de sa malheureuse fille : cette pauvre Mme de Ghabrillan avait encore du lait de sa couche lorsque, l'année suivante, elle alla joindre son père à Aiguillon; elle y eut une fièvre maligne et y mourut (20 juin 1776). Le Roi écrivit au duc d'Aiguillon pour l'exhorter à quitter le tombeau de sa fille^ et le parti Choiseul débita que la Reine avait demandé sa grâce et obtenu qu'il pourrait aller partout, même à Paris, mais jamais à la Cour. En attendant, celle-ci annonçait elle-même l'exil du duc comme une victoire, et se vantait de l'avoir remportée. M. de Choiseul n'y était pas étranger non plus : c'était une besogne qu'il tenait à trouver toute faite au moment où' il rentrerait en faveur, et il comptait bien y parvenir à l'occasion du sacre.
Le lendemain de la Pentecôte^ le Roi et toute la Cour partirent pour Reims; ce jour-là, ils couchèrent à Compiègne. Cependant les intrigues continuaient et étaient plus fortes que jamais : on annonçait de grands événements pour le retour du Roi. Les partisans de M. de Choiseul semblaient avoir acquis beaucoup de courage et même de l'audace, mais n'en étaient pas plus prudents;
on assurait qu'ils avaient obtenu que M. le comte d'Artois lui rendît les Suisses. Il n'en était rien, bien que la Reine l'eût proposé à ce prince, et l'eût presque ébranlé dans un moment d'enthousiasme; elle aurait aussi désiré lui faire avoir la place de grand chambellan, qu'il ambitionnait (1), Elle le donnait pour un honnête homme, écrasé pour avoir déplu à une catin; elle oubliait que cet honnête homme avait été élevé et enrichi par une autre catin, et qu'il lui restait plus des bienfaits de la première que ne lui en avait ravi la haine de la seconde.
Quoi qu'il en soit, elle lui fit au sacre le plus bienveillant accueil, et chercha à entamer le Roi sur son compte. Sa Majesté ne se prêta à rien et ne lui parla point. La Reine lui avait donné Tordre de se rendre chez elle un instant où le Roi devait y être. Il y alla; on lui refusa la porte. Le duc se fit annoncer et fut introduit par ordre de la Reine, mais le Roi décampa aussitôt. Le 'bruit se répandit néanmoins qu'il avait eu une audience du Roi. Cela était faux, et même Louis XYI détourna la tête quand M. de Ghoiseul vint, à son rang, lui baiser la main : il fallait qu'il fût bien mécontent. M. de Choiseul le sentit et quitta Reims pour se rendre à Brienne, d'oii il gagna Cirey et Bourbonne, où la duchesse de Gramont allait prendre les eaux.
Le sacre eut lieu le 1 1 juin, et bientôt on en reçut des nouvelles : le Roi écrivit à M. de Maurepas que l'archevêque de Reims (2) n'avait que trente ans ce jour-là. Le
(1) M. le prince de Guéménée a prêté serment, le 20, de la place de grand chambellan. Il a acheté cette charge de M. le duc de Bouillon. M. de Choiseul en donnait beaucoup plus, mais le Roi n'a pas Toulu de lui. {Journal de MoreaUj 24 août 1775.)
(2) Charles-Antoine de la Roche-Aymon, né en 1697, grand aumônier de France, cardinal, archevêque-duc de Reims, pair de France, mort en 1777.