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FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

Renvoi de la page 44. — Extrait du Journal de Moreau relatif à son voyage à Pantoise.

Mardi, 7 août 1753. — Je me levai de grand matin et je pris un fiacre pour me rendre, sur les neuf heures, chez Mme de Chastellux. Je vis d'abord Mme de la Tournelle qui était à sa toilette. Nous partîmes pour Pontoise un peu avant dix heures. Nous y arrivâmes à une heure et demie. Ces dames allèrent descendre chez M. Mole, et moi, chez M. le premier président. J'y fus très bien reçu. Celui-ci fait toujours la meilleure et la plus digne contenance. Il y avait quatorze à quinze personnes à table. Après dîner, deux tables de jeu. Je descendis me promener dans le jardin avec M. Laurencel. En sortant de Saint-Martin, je rencontrai Mme Mole qui venait à six chevaux. Elle fit arrêter, m'appela, me fit les reproches les plus obligeants de ce que je n'étais pas venu dîner chez elle, et me fit promettre que j'y souperais le soir et que j'y dînerais le lendemain. J'allai voir M. et Mme Maupercher et M. Maillon qui m'avait envoyé prier à souper, et chez qui j'allai me dégager. Je revins à Saint-Martin avec M. Maupercher. Je remontai chez M. le premier président; il n'y avait plus que très peu de monde et j'eus le temps d'y causer avec plus de liberté. Mme la première présidente me donna rendezvous au lendemain matin entre neuf et dix. Je m'en allai de là chez M. Mole où je fus fort accueilli; la plus grande chère et vingt-deux personnes. Mme Desbarres y est charmante : elle a une grâce naturelle et inspire à tout le monde la gaîté et l'aisance. Je fis un tri avec Mme Mole et M. l'avocat général d'Ormesson. M. le procureur général me fit beaucoup d'aga-

certes et me fit bien des reproches de n'avoir point été dtner chez lui. Enfin, après les parties finies et minuit sonné, il ne me manquait plus que de savoir le nom de la personne chez qui je couchais. M. le président Turgot m'y conduisit. Le lendemain matin, je reçus et je rendis la visite de mon hôtesse, Mme Requin : c'est une bonne grosse femme qui ne manque pas d'esprit et me fit bien des amitiés.

Le mercredi 8, j'allai prendre du café chez Maupercher qui me montra son projet de déclaration du Roi. Il est singulier en ce que, renvoyant la Constitution à cent lieues et remettant tout dans l'ordre, il n'emploie cependant que les dispositions et les propres termes des déclarations du Roi, des arrêts du Conseil et des réponses du Roi au Parlement qui ont paru depuis trente ans. J'allai, de là, chez M. le premier président; je fus enfermé avec Mme la première présidente une couple d'heures. Nous traitâmes à loisir les affaires de M.deP... M. le premier président, avec qui je fus ensuite un quart d'heure, m'approuva fort. Je sortis content, comblé de politesses, et je retournai chez Maupercher. De là, j'allai voir messieurs les gens du Roi que je ne trouvai point. Je me rendis aux Ursu- HneschezMmedeChastellux. M. Mole y vint; nous y causâmes en liberté. Je fus enchanté des vues, delà fermeté et de la sagesse de ce magistrat. Je lui contai toutes les nouvelles intéressantes de Paris. Il y avait eu, dans le mois de juillet seul, quatre-vingt-quatre banqueroutes, et cinq cent six depuis le 1" janvier. Que de réflexions sur les suites de l'indiscrétion avec laquelle on compromet l'autorité du Roi! Je sortis avec M. Mole, et j'allai voir la belle terrasse des Cordeliers d'où on découvre une vue admirable. Un cordelier me fit voir la grand'chambre et la Tournelle. Je revins chez Mme de Chastelluxoù je trouvai M. d'Ormesson et M. de Chamousset. Nous causâmes encore fort librement. J'allai dtner avec M. d'Ormesson chez M. Mole; il y avait encore vingt-deux personnes. Je jouai un Médiateur avec Mme Bernard, après quoi nous partîmes. La bonne chère et l'air de gaieté de Pontoise ne présentent point l'idée d'un exil bien désagréable. J'applique à nos magistrats ce vers de Juvénal :

Exul ab octavà Marius bibit et fraitur Dfs Iratis...

J'oubliais une visite que je rendis le matin au président Turgot. Il me paratt le meilleur garçon du monde : peu de génie, mais de bonnes intentions. Il courait d'assez mauvais bruits sur quelques-uns de ces messieurs : M. le président Chauvelin, MM. Dupré de la Grange, Bochard et de Salabery passaient pour n'être point trop fidèles aux intérêts de la compagnie. On dit que M. le prince de Conty ne se mêle plus de rien. M. Mole m'a dit que le projet de déclaration, que ce prince avait eu longtemps dans sa poche, était excellent. Pourquoi donc n'a-t-il pas réussi? Nos ministres, désolés de voir que cela ne passait point par eux, n'ont-ils point soufflé eux-mêmes, dans l'esprit de nos magistrats bien intentionnés, un zèle un peu immodéré? Bien des gens le soupçonnent. D'un autre côté, d'autres assurent que ce projet de déclaration n'était beau que dans le préambule, etque le dispositif n'était rien; que, si l'on eût voulu mettre en loi ce qui était dans ce préambule, rien n'aurait été mieux, mais que le refus que l'on en avait fait, prouvait que cette déclaration n'eût été qu'un replâtrage, si elle n'était pas un piège.

Du reste, quelques personnes blâmaient encore les amusements de quelques-uns de ces messieurs : Pourquoi le président Ghauvelin avait-il hier, chez lui, un petit opéra-comique dans lequel des substituts jouaient en habits presque de théâtre? Ne voudrait-il point faire venir encore les marionnettes de la foire Saint-Laurent pour divertir la cour?

On me conta quelque chose d'assez plaisant : Un jour, à Vauréal, le prince de Conty et quelques-uns de ces messieurs, après avoir bu du vin de Champagne, étaient en goguette un peu plus que de raison. Le prince, leur adressant la parole

dit : « Pardieu, Messieurs, vous êtes des b Vous devriez vous

f décela et obéir au Roi. » Le bonhomme M. le Mée, qui

était, il y a quarante ans, capitaine de dragons, lui répondit : « Ma foi, Monseigneur, vous nous prendriez vous-même pour de grands j... /... »

Renvoi de la page 46. — Extrait du Journal de Moreau relatif aux comédiens.

Dimanche, 12 août 1753. — Le duc de Villars avait fait venir à Marseille la Dumesnil (1). Pour lui donner une gratification honnête, on avait doublé le prix du spectacle. Les Marseillais l'avaient abandonné. Plainte de M. le gouverneur au ministre, M. delà Vrillière. Celui-ci écrit une lettre ridicule (2), et menace la ville si les habitants ne vont pas à la

(1) Marie-Françoise Marchand-Dumesnil, tragédienne française, née à Alençon en 1711, morte à Paris en 1803.

(2) Voici la copie de la lettre écrite par M. le comte de Saint-Florentin à messieurs du corps de la ville de Marseille, au sujet du refus que faisaient les habitants d'aller à la Comédie, tant que l'entrepreneur s'obstinerait à tiercer le prix des places :

Je suis informé, Messieurs, que, dans l'espérance de la diminution du prix de la Comédie, et pour la rendre, pour ainsi dire, nécessaire, il s'est fait des cabales pour n'y plus aller ; qu'il y a des paris ouverts à qui n'ira pas, et qu'il y a même des gens assez malintentionnés pour tâcher de diminuer le crédit des directeurs. Les bontés que j'ai pour la ville, m'engagent à vous prévenir des inconvénients auxquels elle s'expose : il n'y a absolument aucune diminution & espérer, et le Roi ne veut pas en entendre parler. Si par entêtement, par intérêt ou par fausse vanité, on s'obstine à abandonner le spectacle, et que, par ce moyen ou par d'autres manœuvres, le directeur ne puisse plus se soutenir, je proposerai au Roi de donner des défenses pour qu'il ne puisse s'établir à l'avenir aucune troupe dans la ville. Vous ne sauriez trop communiquer ma lettre, ni faire trop d'attention à ce que je vous marque, parce que l'effet suivra de prés la menace. Je suis, etc.

Réponse des éehevins de la ville de Marseille.

Nous avons répandu dans le public, suivant les ordres de Votre Grandeur, la lettre que vous nous avez fait l'honneur de nous écrire le 23.

Les tenants du spectacle, ceux qui le fréquentaient avec le plus d'assiduité, n'en sont plus amateurs. Peut-être l'éloquence et le zèle de notre sage Pasteur n'ont-ils pas moins contribué à ce changement, que l'intérêt et la fausse vanité : ce prélat déclame et fait déclamer sans cesse contre le théâtre, les spectateurs et le spectacle.

Si le Roi défend qu'il s'établisse à l'avenir aucune troupe dans notre ville, nous reprendrons l'une des anciennes coutumes de nos

comédie. Les échevins firent une réponse ferme et digne, qui mérite d'être lue et que m'a communiquée l'abbé de Brosses. A propos de comédiens, ceux de Paris, depuis mercredi dernier inclusivement (8 août 1753), n'ont point joué. L'opéra a obtenu, à Compiègne, un arrêt du Conseil qui leur défend d'avoir des ballets hors de leurs pièces et des Italiens danseurs à leurs gages. Cet arrêt leur fut signifié le mercredi 8. Ils ont envoyé en Cour une grande députation, et soit par pique, soit parce que leurs acteurs étaient à solliciter leur affaire, ils ont cessé le service.

Lundi j 29 novembre 1766. — L'affaire de l'opéra est terminée depuis deux jours : Rebel et Francœur le quittent; on le donne i Trial et à le Breton; les acteurs et actrices ont fait des assemblées de foyer. Ils voulaient n'avoir point de directeurs et se charger eux-mêmes de l'entreprise. Cet opéra va mal. On donne toujours Sylvie, où une nouvelle actrice, Mlle Beaumesnil, a eu beaucoup d'applaudissements.

Renvoi de la page B9. — Extrait du Journal de Mweau.

6 novembre 1754. — M, le maréchal de Belle-Isle a près de trois ans à la Bastille. Il fut arrêté, lui et ses amis, par ordre de M. duc le de Bourbon; on lui donna des commissaires, on commença son procès, mais il n'eut point de suites, quelque soin que l'on eût pris d'avoir des faux témoins. Le prétexte de la détention et du procès furent de prétendus crimes d'État : intelligences et complots formés avec M. Leblanc (4), trésors amassés $ux dépens des peuples. La vraie cause de sa

illustres ancêtres. Vous savez, Monseigneur, que, dans les beaux jours de notre république, où nous donnions des lois au lieu d'en recevoir, nous fermions scrupuleusement nos portes aux histrions, de crainte qu'ils ne vinssent altérer la pureté de nos mœurs. Nous sommes, etc.

(4) Claude Leblanc, né en 4669, mort en 4728, conseiller au parlement de Metz, maître des requêtes, intendant d'Auvergne, secrétaire d'État au département de la guerre, disgracié en 4723 et exilé; il fut frappélé en 4726 et reprit son poste au ministère de la guerre.

disgrâce et du danger qu'il courut, fut uue intrigue de femme. Il avait été longtemps amoureux et possesseur de Mme de Pléneuf, mère de Mme de Prie (4). La «fille, qui demeurait avec sa mère, le voyait souvent, en était elle-même devenue amoureuse, et M. de Belle-Isle, pour mieux cacher sa liaison avec la mère, avaitfeint du goût pour Mme de Prie. Celle-ci s'aperçut bientôt qu'elle était trompée et devint l'ennemie irréconciliable de l'amant de sa mère. Peu après» elle fut la maîtresse de M. le duc (2); elle avait encore le même goût pour M. de Belle- Isle et en était méprisée, quoiqu'il n'eût plus alors Mme de Pléneuf,dontle chevalier de Belle-Isle (3) s'était emparé. Elle se servit donc de son crédit sur l'esprit d'un prince très borné pour perdre le comte et le chevalier de Belle-Isle. M. le prince de Rohan donna avis au premier de ce qui se tramait et lui offrit de l'argent. Le comte ne voulut point fuir; il se hâte de faire, avec son frère, un voyagea Pisy» dans sa terre. Us passent là une nuit, reviennent à Paris, et sont arrêtés et mis 4 la Bastille. Le marquis de la Fare, leur ami, est envoyé en Languedoc; on lui en donne le commandement parce qu'il n'y avait, sans cela, aucun prétexte pour l'y envoyer. Le procès commence, et il y a preuve que Mme de Prie suborna des témoins. Un homme de Languedoc qui était à Paris, manquant de tout et épuisé par les frais d'un procès, est tenté par une personne qui lui promet des sommes énormes et le mène chez Mme de Parabère (4). On lui fait là le plan de ce qu'il avait à

(1) Jeanne-Agnès de Berthelot, marquise de Prie, née à Paris en 4698, maîtresse du duc de Bourbon (4719), conclut le mariage de Louis XV avec Marie Leczinska, voulut renverser le cardinal de Fleury, se fit exiler, et s'empoisonna de chagrin en 4727.

(2J Louis-Henri, duc de Bourbon, prince de Gondé, né en 4693, mort en 4740; chef du conseil de régence en 4745, surintendant de l'éducation de Louis XV, premier ministre en 4723, disgracié par l'influence du cardinal de Fleury en 4726.

(3) Louis-Charles-Armand Fouquet, chevalier de Belle-Isle, né en 4693, mort en 4747, mestre de camp, brigadier des armées, lieutenant général, participa aux missions dont son frère fut chargé, montra un courage remarquable, et fut tué, en 4747, en essayant de forcer le col de l'Assiette pour rejeter les Autrichiens en Piémont.

(4) Marie-Madeleine de la Vieuville, marquise de Parabère, née en 4698, veuve dés 4746, devint la maîtresse du Régent, et mourut en

dire, et on le menace de le tuer s'il découvre jamais l'intrigue. Cet homme, fort embarrassé, et ne pouvant se résoudre à ce crime, emprunte une somme modique, part sur-le-champ, et va se cacher dans la province, où il n'osa se montrer qu'après que M. de Belle-Isle fut sorti de prison. On y avait mis aussi M. de Séchelles et le sieur de Conches, homme fort borné et espèce de fou dont tout le monde se divertissait. MM. de Belle- Isle restèrent près de trois ans à la Bastille, et le comte, aujourd'hui maréchal, y lut douze cents volumes de livres.

Lorsqu'ils furent sortis, ils conservèrent, contre Mme de Prie, la haine qu'ils lui devaient. Elle eut elle-même son tour, et quand le Roi fit arrêter M. le duc, elle fut envoyée dans une terre de Normandie, à plus de trente lieues de Paris. Un jour, le chevalier de Belle-Isle, à qui on avait dit qu'elle se promenait tous les jours sur 'une terrasse donnant près du grand chemin, part exprès de Paris en poste, va dans le village qu'elle habite, se tient sur le chemin, au bout de cette terrasse, à l'heure de la promenade, l'attend, lui tire une profonde révérence qui pense la faire crever de rage, remonte dans sa chaise et revient.

Le comte de Belle-Isle avait alors bâti son hôtel rue de Bourbon : la terrasse est vis-à-vis des Tuileries. Mme de Prie prétendait que cette maison bravait l'autorité du roi. Elle en eût dit davantage si elle avait su que, sous la terrasse, était un appartement communiquant au quai par une petite porte, dont M. de Belle-Isle seul a toujours eu la clef. Cette communication souterraine a servi autant à ses amours qu'à ses affaires. La pierre sur laquelle sont ses armes fut posée à cette époque; mais les armes n'y furent gravées qu'après qu'il eut réuni tous les titres pouvant les décorer.

Renvoi de la page 118. — Extraits du journal de Moreau sur la maladie et la mort de Mme de Pompadour.

Vendredi, 2 mars 1764. — Mme de Pompadour tomba malade mercredi dernier et alla à Choisy malgré une petite

fièvre. Aujourd'hui, on a commencé à dire dans la ville de Paris que la maladie pourrait être sérieuse. Le roi, de ce moment, n'a quitté Choisy que le moins qu'il a pu ; la marquise a été saignée quatre ou cinq fois en trois jours.

11 mars. — Le soir, Mme de Pompadour a été extrêmement mal. Le dimanche, elle était tellement désespérée, que l'on fit tout ce que l'on put, à Versailles, pour empêcher le Roi d'y aller. Il y alla pourtant sur les six heures et demie; mais M. de Choiseul et M. de Praslin partirent les premiers, comptant le faire rebrousser chemin si elle était morte. Le lendemain, on a dit qu'elle était mieux. Petit n'a jamais chanté victoire. Sa maladie est fièvre maligne, fluxion de poitrine. On a fait venir, il y a deux jours, M. le curé de la Madeleine : il y a passé tous les jours plusieurs heures; mais il a eu d'abord beaucoup de peine à la .voir ; il semblait que les misérables alentours cherchassent à l'écarter. Cette maladie suspend toutes les affaires, excite des inquiétudes et noue déjà des intrigues. Les Jansénistes sont en prières, les Jésuites croient respirer. Les honnêtes gens craignent tout changement. M. Vernage, à qui l'on demandait ce qu'il pensait de l'état de la malade, répondit : « Il y a à espérer pour tout le monde. »

16 mars. — La marquise va toujours très mal. On assure que le curé de la Madeleine a été enfermé avec elle deux heures, et qu'ensuite elle a beaucoup pleuré. On dit que le Roi s'accoutume peu à peu à se passer d'elle.

Lundi, 19 mars. — On paraît toujours désespérer de la marquise; cependant, cela tire en longueur.

Dimanche, 8 avril. — La marquise de Pompadour se porte assez passablement pour être transportée à Versailles. Elle l'a été par les Suisses, en chaise à porteurs, le jeudi 5 avril. Mais elle n'est point assez bien pour que l'on chante victoire sur son état.

Vendredi, 13 avril. — Tous les ministres étaient chez la pauvre marquise qui, ce jour-là, pensa mourir deux fois. Ces gens-là, qui n'existaient que par elle, se tâtent pour savoir s'ils existeront encore.

Samedi, 14 avril. — Ce jour, l'oppression de Mme de Pompadour augmentant, on a envoyé chercher, à Paris, le curé de la Madeleine, qui l'a confessée. Le Roi l'a vue pour la dernière

fois, et elle a déclaré qu'elle ne verrait plus que son confesseur et son médecin. Elle a donné ses ordres à Colin avec le plus grand courage.

Le dimanche, elle a été administrée, a reçu l'extrêmeonction sur les deux heures , et est morte à sept heures du soir. Le Roi n'est point sorti de Versailles. On a transporté son corps chez elle, à Paris, et elle doit être enterrée aux Capucines.

Lundi, 16 avril. — On prétend que Mme de Pompadour laisse à son frère sa maison et sa terre de Ménars, et fait M. le duc de Berry son légataire universel.

Renvoi de la page 142. — Récit du voyage à Cambrai que fit Moreau en compagnie de l'archevêque, M. de Cambrai.

Le jeudi, 6 novembre 1766, je me levai à quatre heures du matin. Je me rendis, à cinq heures et demie, à l'Arsenal, d'où nous partîmes dans un carrossa à six chevaux, à six heures et demie, M. l'archevêque de Cambrai, l'abbé Junault et moi. Le voyage fut heureux jusqu'à une demi-lieue en deçà d'Hervile, la dernière poste avant d'arriver à Arras. Ce fut là que notre essieu cassa ; sans cet accident nous serions arrivés à huit heures et demie à Arras. Le chemin est magnifique jusqu'à sept ou huit lieues d> Arras, ou Ton trouve des sables et un terrain gras. Nous fûmes obligés de gagner Hervilé à pied et dans les boues. Là, nous trouvâmes deux mauvais cabriolets qui nous menèrent à Arras où nous entrâmes à dix heures. Nous descendîmes chez l'évêque; M. de Cambrai fut harangué par le chapitre dont il est le supérieur immédiat. Nous eûmes un très grand souper de trente à trentedeux personnes ; les grenadiers royaux remplissaient la salle. La maison de M. d'Arras a été bâtie par lui-même. Elle a l'air magnifique, mais elle est sans goût et sans commodité. *

La citadelle d'Arras, que nous allâmes voir le lendemain 7, se nomme la Belle Inutile : c'est en effet la plus belle citadelle du royaume. Les fortifications en sont très bien entre-

tenues. Noua dînâmes, ce jour-là, chez les demoiselles d'Avesnes. C'est une communauté de chanoinesees qui vivent, faisant des vœux, dans un château, à un quart de lieue de la ville. Elles sont au nombre de douze, sous l'autorité d'une abbesse, mais en famille, ayant une femme de chambre à deux et recevant toute la bonne compagnie. Elles sont habillées de noir et ont, sous le menton, une espèce de rabat d'une pièce qui termine leur coiffure : c'est l'ancien habit des veuves de Flandres, que l'on portait lorsqu'elles ont été fondées. Cette fondation est très ancienne et remonte au treizième ou quatorzième siècle ; elles furent d'abord placées à Avesnes; mai* leur maison ayant été détruite, elles achetèrent: le château de Bellemotte qui est celui qu'elles habitent encore. Elles ne prononçaient pas de vœux autrefois : une de leurs abbesses les y détermina dans la suite, et depuis ce temps-là, elles en ont toujours fait. Elles ont environ quinze mille livres de rente et, avec leur économie, trouvent le moyen de vivre très bien et de faire grande chère aux étrangers. L'abbesse se nomme Mme de Mouchy : c'est une fille fort laide, mate qui a de l'esprit et de la conduite. Sa chapelaine est Mlle de Ligny, cousine de M. de Choiseul. On y fait des parties de jeu l'aprèsmidi > et j'y jouai au brelan avec M. d'Arras et l'abbé de Bussy, chanoine de son église»

L'église cathédrale d'Arras est très belle, et a une croisée singulière par la beauté et la hardiesse de son architecture gothique. Le pavé du chœur est sculpté en relief et représente l'histoire de la Bible» La charte qui accorde à l'évéché l'exemption de la régule, est dans une armoire grillée, enclavée au mur qui sépare le chœur du bas côté droit; elle est, de plus, gravée sur ce mur à Côté de l'armoire.

Nous partîmes le lendemain, 6, sur les dix heures et demie. Nous vînmes à Douai en deux heures. Nous allâmes descendre à l'abbaye des Prés, communauté des Bernardines qui, comme toutes celles de Flandres, sortent et reçoivent les étrangers à table ronde. Nous y fîmes un très grand et magnifique dîner où étaient le premier président et sa femme, M. et Mme de Yilledieu, M. de Monchenu, le président de CalonUe, le procureur général et bien d'autres qui Be trouvaient à la descente de M. l'archevêque de Cambrai.

Cette abbesse, qui se nomme Mme Mass, est Flamande et a un frère lieutenant-colonel du Royal-Suédois. Elle a trente-huit ans, de l'esprit et de l'envie de plaire, mais surtout beaucoup de douceur. Sa figure est aimable; elle est blonde étales yeux bleus. Elle fit les honneurs de la table avec beaucoup de décence et d'esprit. Ce qui me parut bien étrange, ce fut de voir deux bernardins logeant dans la maison et commensaux de ces dames. L'un était le directeur, grand homme âgé; l'autre était chargé de leurs affaires temporelles, et plus jeune, avec une figure assez aimable. C'est la même chose dans tous les couvents de Flandres. Il n'en arrive, dit-on, aucun inconvénient : ce qu'il y a de sûr, c'est que les religieuses des Prés me paraissent douces, modestes et bonnes filles, vivant avec les hommes comme de très honnêtes femmes.

L'après-dîner, j'allai avec l'abbé Pluquet et M. de Lespinasse, lieutenant-colonel du régiment de Picardie, qui avait dîné avec nous, faire un tour de promenade sur le pavé. La ville est grande et bien fortifiée ; ses rues sont droites, ses maisons fort régulières, bâties de briques et assez ornées eu dehors. Mais cette ville est très peu peuplée, on y voit l'herbe dans les rues, et, même les jours de fête, on y rencontre peu de monde. Il n'y a point de commerce. Le premier président d'Aubert y gouverne ou plutôt y mène le Parlement, composé de trois chambres. C'est le seul parlement de France où l'on ne plaide jamais et où toutes les affaires se traitent par écrit.

Une très belle et magnifique église est celle de Saint-Pierre: c'est un vaisseau très vaste et très bien éclairé. L'entrée n'en est pas belle, ce sont deux portes séparées par un montant de pierre, mais point de portail et presque sans décoration. L'intérieur est superbe; la voûte est soutenue par deux rangs de colonnes ioniques de pierre grise jusqu'à l'architrave, ainsi que les bordures des arcades. La voûte est noble et hardie; le vaisseau bien éclairé et juste dans ses proportions. Les autels, placés au bas de chaque croisée, sont ornés de fort beaux tableaux : celui de droite est le Mariage de la Vierge; celui de gauche représente, si je me rappelle bien, Job tourmenté par le diable et par sa femme. La chapelle de la Vierge, qui est au fond du vaisseau et

derrière le maître-autel, est très belle, d'une architecture très agréable, et terminée par un dôme fort régulier. Elle est parée de deux grands tableaux qui sont, l'un Y Assomption de la Vierge et l'autre Y Annonciation. Le prévôt de cette église est un homme à qui le vin sort par les yeux deux fois par jour, et qui, après avoir tenu table trois heures, se plaint qu'on n'a pas eu le temps de manger.

Sur le soir du 8, nous fîmes des brelans chez l'abbesse. Après un grand souper, presque aussi nombreux que le dîner, on continua de jouer, et l'abbesse alla se coucher laissant la compagnie en possession de son appartement.

Le 9, je passai la matinée chez moi jusqu'au moment où nous partîmes visiter, hors la ville, le fort de Scarpe : il est très bien fortifié, et principalement destiné A protéger les écluses par lesquelles on inonde tout le pays en temps de guerre. Nous fîmes le tour des remparts et traversâmes la salle d'armes où il y avait environ deux mille cinq cents fusils. Le temps était charmant et la promenade fut on ne peut plus agréable. De là, nous vînmes dîner chez M. le premier président, dont l'hôtel me parut la plus commode maison de la ville de Douai; le dîner, aussi long, aussi nombreux, aussi ennuyeux que les jours précédents.

Après dîner, les dames de Douai vinrent; on joua : deux salles étaient remplies de laides, presque toutes ou bossues ou habillées en bossues. Je ne jouai point parce que j'eus, avec M. le premier président et M. l'archevêque de Cambrai, une conversation fort vive, au sujet d'une modification que le premier voulait faire mettre à l'enregistrement des lettres patentes qui avaient été présentées le samedi. N'ayant pu convertir le premier président, qui était de mauvaise foi et n'agissait qu'en haine de M. de Galonné, son beau-frère, et de M. de Choiseul qu'il n'aimait point, j'allai voir le procureur général et un président passant pour avoir du crédit, avec lequel je discutai l'affaire à fond. Nous soupâmes ensuite chez le procureur général. Je remarquai que sa salle à manger était tapissée d'une toile ou coutil, peint à Douai qui a beaucoup d'éclat de loin et ne coûte qu'un écu l'aune. Les tapisseries de même nature fabriquées à Lille coûtent 6 livres l'aune ; cela est très joli pour des antichambres

et des salles à manger. Nous fûmes servis sur de la porcelaine de Tournai, assez belle, mais d'un blanc plus terne que celle de Sèvres ; la marque de cette porcelaine est une tour.

Nous jouâmes encore r après-souper, et le lendemain, 10) je déjeunai, en compagnie de l'abbesse et des religieuses, avec des tartines de beurre et du thé, suivant l'usage du pays. Nous allâmes ensuite voir le manège couvert et les exercices de la cavalerie, commandés par M. de Montchenu, excellent homme de cheval, de plus bon homme et homme d'esprit. J'allai, de là, visiter l'église Saint-Pierre et le palais; les chambres étaient assemblées et les conseillers en petit manteau. Cela me plut moins que l'équitation dont les exercices furent exécutés à merveille.

De retour à l'abbaye des Prés, nous fûmes instruits de l'enregistrement des lettres patentes. Le premier président avait réussi, quoique bien combattu, et cependant n'avait pas fait à M. de Cambrai tout le mal qu'il avait voulu.

Nous dtnâmes chez M. de Calonne, à deux tables, aussi longuement et aussi ennuyeusement qu'on l'avait fait jusquelà. Le premier président, qui y était, avait l'air honteux et M. de Cambrai ne lui parla pas. Nos religieuses vinrent nous dire adieu, et la bonne abbesse me donna une bourse de sa façon.

Sur les cinq heures, nous partîmes et arrivâmes en trois heures à Raismes, maison de campagne de M. le marquis de Cernay, à une petite lieue de Valenciennes. La maison est carrée, n'a pas grande apparence, mais a prodigieusement de logements et les jardins en sont magnifiques. Us communiquent à un très grand bois, de plusieurs lieues de long, qui sert de parc. La maison était pleine comme un œuf et, pour nous loger, quatre personnes allèrent coucher à Vigogne. Le chemin est très beau de Douai à Raismes; il est coupé par des canaux et bordé, des deux côtés, de très belles plaines. Orchies, qui est la première poste, est une petite ville ancienne, autrefois fortifiée; on en voit encore les vestiges. La seconde poste est à Saint- A m and, si connu par ses boues salutaires et par sa magnifique abbaye de Prémontrés.

Il me fut impossible de souper à Raismes ; nous jouâmes

au brelan. J'y trouvai l'abbé de la Rue, gr^nd vicaire du cardinal de Rochechouart, que j'avais vu autrefois chez Mme de Damas. Les principaux habitants de Raismes étaient M. et Mme de Nicolaï; Mme de Lage, fille de celle-ci, fort jolie, fort sotte et fort coquette; une Mme d'Orgival, femme d'un ingénieur du Quesnoy, que l'on connaît peu, mais qui est encore très belle, avec de grandes prétentions et de beaux diamants; deux demoiselles, filles aussi d'un ingénieur, et qui étaient d'une assez jolie figure; M. Taboureau,M. de Puységur, gendre de M. de Gernay, ayant épousé sa fille, veuve de M. le Danois, dont il reste une fille, héritière de quarante mille écus de rente. Elle n'est pas mal de figure, mais gare la tête de sa mère qui était fort singulière.

Le mardi 11, fête de Saint-Martin, que l'on ne célèbre point dans le diocèse de Cambrai, nous allâmes à pied, en sortant de dîner, voirie château de Beuvrage où était, il y a six mois, le séminaire de Cambrai placé depuis dans la maison des Jésuites de cette ville. Le château de Beuvrage est immense et a la plus belle apparence du monde. Il a été bâti par les ducs d'Aremberg qui y logeaient, et est situé dans un endroit mal sain par la quantité de marais l'environnant. M. de Brias, archevêque de Cambrai, l'acheta pour y mettre son séminaire. M. l'archevêque actuel a obtenu permission de le vendre au profit du séminaire. Le menuisier de Raismes s'est rendu adjudicataire des matériaux moyennant 20,000 livres, payables en deux ans, mais ne doit démolir qu'en neuf ans. La seigneurie a été achetée par M. de Cernay moyennant 6,000 livres; elle vaut 250 livres de revenu. Après avoir vu ce vieux château, nous allâmes rendre visite au chevalier de Sainte-Aldegonde, vieux militaire, ayant de l'honneur et de l'esprit, mais périssant d'ennui et de vapeurs dans sa petite maison assez jolie.

Pendant tout le temps que nous avons été à Raismes, il est arrivé de Valenciennes des foules militaires fort ennuyeuses. M. de Cambrai s'esquivait de son mieux, mais ne pouvait se soustraire à toutes les révérences qui affligeaient son imagination.

Le mercredi 12, après avoir écrit à M. de Calonne et à Mme de Sarsfield, nous avons été, par le plus beau temps du monde, visiter deux églises dont je n'ai point vu les pareilles.

Nous commençâmes par celle de Vigognes; c'est celle d'une abbaye de Prémontrés : elle m'éblouit par sa beauté et sa richesse; elle est du plus beau gothique. Au-dessus de la porte d'entrée est une tribune toute de marbre, soutenue par six colonnes de même matière, avec une voûte plate extrêmement ornée de sculptures. On aperçoit de là l'entrée du chœur, et l'on voit jusqu'au maître-autel par-dessus la voûte d'un très beau jubé de marbre, qui occupe toute la largeur du chœur sans le cacher. Le retable de l'autel est singulièrement riche et tout de marbre, formé par trois ordres d'architecture : l'ionique au premier, le corinthien au second et le dorique au troisième. Tout cela est surmonté d'une espèce de lanterne d'ordre corinthien qui fait un effet merveilleux. Devant l'autel sont, des deux côtés, deux superbes colonnes de marbre, portant des espèces de candélabres de même matière, d'un goût exquis. Des deux côtés, et entre les stalles et le sanctuaire, sont deux arcades, en marbre également, dont l'une supporte le tombeau et la statue de marbre d'un abbé, et l'autre, deux magnifiques statues. Cette église est pleine des remarquables reliefs et presqu'incrustée partout du plus beau marbre. Le chœur en est pavé, et les stalles, faites d'un très beau bois, représentent, en reliefs très délicats et parfaitement sculptés, la vie de saint Norbert.

Il faudrait passer deux jours dans cette église pour en admirer toutes les beautés de détail. Dès l'entrée, on est surpris d'une vaste cuve de marbre, au milieu de laquelle s'élève une colonne magnifique. C'est là le bénitier, où il faut s'arrêter pour contempler l'ensemble majestueux de cette église. Dans la maison, nous admirâmes un vaste bâtiment nouvellement construit par l'abbé, et ouvert de plus de trente croisées, audessous desquelles règne une grande galerie conduisant à l'église à l'abri. Dans une salle remplie de tableaux, nous en distinguâmes surtout un très grand de Rubens, le seul de ce peintre qui représente une chasse. Il renferme sept personnages occupés à combattre une louve et ses petits attaqués par plusieurs chiens.

Je n'imaginais rien de plus beau que l'église dont nous sortions; celle de Sain t-Am and me la fit bientôt oublier : c'est un vaste édifice, bâti ilîy a environ cent ans par un des

abbés. Elle est de la plus grande beauté et de la plus grande régularité, môme en dehors \m environnée de toutes parts de magnifiques colonnes ioniques, séparées par des arcs-boutants de la plus grande délicatesse.

On entre par un jubé de marbre, qui, vu du chœur, présente la perspective d'une voûte à compartiments et contient un orgue superbe. Les bas côtés sont soutenus par des colonnes ioniques et supportent une galerie qui règne tout autour de l'église, en forme de tribune, et dont les balustres sont de très beau marbre. Il faut avancer lentement : du bas de l'église on est frappé, à * droite et à gauche, de l'ordre, de la majesté et de la justesse des proportions. Le milieu de la croisée est surmonté par une coupole, en forme de lanterne, soutenue par des colonnes en marbre. On monte par quarante-deux degrés de marbre au chœur, et il ne faut pas manquer de se retourner, quand on est à l'entrée, pour envisager l'ensemble de l'église. Le chœur est de niveau avec les galeries des bas côtés qui s'élargissent beaucoup vers l'une et l'autre croisée ; il est pavé de marbre et bordé de très belles stalles sculptées. Le sanctuaire est moins grand que celui de Vigognes, mais le retable de l'autel, qui est tout de marbre, s'élève, comme lui, jusqu'à la voûte. Il est formé par quatre belles colonnes de marbre de l'ordre corinthien, sur les chapitaux desquelles sont placées les quatre statues des évangélistes. Des deux côtés du sanctuaire sont quatre armoires remplies de châsses de vermeil, dont deux anciennes et deux plus modernes, toutes du meilleur goût et de la plus grande richesse. Au fond des deux croisées, on aperçoit, du milieu de l'église, et on voit encore mieux des travées, deux magnifiques tableaux de Rubens. Celui qui est à droite, est sur bois : il tourne sur un pivot dans sa niche ; d'un côté, il représente l'Annonciation de la Vierge, et de l'autre, la sépulture de saint Etienne. Je crus voir les deux ouverts, tant je fus frappé de la beauté du coloris et de la fraîcheur de cette admirable peinture.

A gauche et vis-à-vis est celui qui représente le martyre de saintEtienne. Il étaitsur toile; comme elle ne se soutenait plus, il a été enlevé et replacé sur une autre toile par un peintre de Tournai. Les couleurs en sont moins vives que dans ceux de la droite, mais la beauté de l'expression et la supériorité du

dessin ravissent le spectateur. On doit examiner avec soin les reliefs de marbre blanc qui régnent des deux côtés de l'escalier de marbre par lequel on monte dans le chœur. Ils représentent le massacre des religieux de cette maison par les Normands et sont de la plus grande beauté. La sacristie, ou plutôt le trésor de cette église, est extrêmement riche.

Il faut, en visitant cette église, faire attention à une chose très singulière : des colonnes qui soutiennent la voûte du chœur, il y en a un très grand nombre, à gauche, qui se sont insensiblement enfoncées en terre de plus d'un pied, sans que les autres aient fait le même mouvement. La voûte a aussi cédé dans la même proportion, sans que pour cela rien n'ait éclaté ni menacé ruine. La maison est vaste et magnifique; la cour est ornée d'une façade du même ordre à peu près que l'église extérieure. Nous visitâmes, dans l'intérieur, la bibliothèque dont le vaisseau est grand et spacieux ; les livres qui y sont, ont été rassemblés par un de leurs abbés réguliers. L'abbé actuel est le cardinal d'York, dont nous vîmes le portrait dans la salle des hôtes; cette abbaye lui produit, à Rome, quatre-vingt mille livres. Elle vaudrait à un Français qui y veillerait de plus près cent vingt mille livres de rente.

Vis-à-vis de cette abbaye de Bénédictins est un monastère de filles, du même ordre, dont ils sont les directeurs. Ces religieuses, comme toutes celles de Flandres, reçoivent du monde dans leur couvent et sortent de la maison. Il existe encore, dans celle des Bénédictins, un vieux religieux qui a vu milord Malborough, pendant la guerre, et qui a causé avec lui. Ce général anglais lui fit beaucoup de plaisanteries sur le voisinage des religieuses; et, à toutes les questions singulières, le Bénédictin répondait toujours : « Oui, Monseigneur, i Malborough lui dit : « On prétend même que vous couchez avec elles ? »

— « Oui, Monseigneur. »

t Je crois, répliqua l'Anglais, que vous vous f..... de moi? »

— t Oui, Monseigneur. »

Voilà ce que conte encore ce bon religieux.

Le soir arrivèrent à M. de Nicolaï, à M. de Cambrai et à M. Taboureau, les lettres pour la convocation des États de Cambrai.

Le jeudi 43, M. de Puységur nous prêta des chevaux, à

l'abbé Pluquet et à moi, et nous allâmes visiter Valenciennes. Le secrétaire de M. Taboureau, qui avait été averti, vint audevant de nous et nous mena d'abord voir les fosses d'où l'on tire le charbon de terre. Nous examinâmes cette machine qui est fort simple. Les malheureux enfouis sous la terre, à plus de cent toises de distance de sa superficie, gagnent vingtcinq sous en six heures de temps, car ils ne peuvent y rester plus longtemps de suite. Les mines appartiennent à différents particuliers et leur valent beaucoup d'argent. Gomme les souterrains d'où l'on tire le charbon, sont fort incommodés par les eaux, on a pratiqué des pentes souterraines qui leur permettent de s'écouler dans un endroit plus bas; et afin qu'elles ne refluent pas, on a inventé une machine placée sur le résér*voir général où elles se rassemblent, et par laquelle la chaleur du feu, en raréfiant l'air, fait monter des pompes d'un poids énorme. Ces pompes amenant avec elles de l'eau dont la fraîcheur condense ensuite le même air, retombent; et tel est le principe de l'admirable mécanique par laquelle se vident les fosses de charbon de terre. On appelle machine à feu ce singulier ouvrage; elle ne jouaitpas et nous ne pûmes la voir. Mais nous allâmes visiter les nouveaux ouvrages et la citadelle qui est très belle et très forte. Elle est môme défendue par d'autres ouvrages, et surtout par un ouvrage à couronne que l'on appelle le réduit et qui semble faire, à lui seul, une autre citadelle.

De là, nous allâmes à. une espèce d'hôpital de pauvres enfants : on y reçoit les gascons et les filles, qui y travaillent jusqu'à l'âge de vingt-un ans. Les garçons vont apprendre chez des ouvriers, avec lesquels la maison s'arrange ou pour payer ou pour recevoir, selon que l'enfant peut ou ne peut pas gagner sa vie. Les filles filent et font des dentelles; nous les vîmes travailler toutes ensemble avec la plus grande adresse. Il y en avait une petite de cinq ans et demi qui se hâta de nous montrer son ouvrage qui n'était point mal.

Nous visitâmes ensuite la place, où il y aune statue pédestre du Roi, faite par un habitant de Valenciennes. Elle n'est pas d'un trop bon goût. L'hôtel de ville a une apparence; et vis-àvis de lui, se trouve une longue file de maisons toutes neuves, à trois ou quatre étages.

La paroisse et prévoté de la Notre-Dame est la plus belle église de Valenciennes. Elle est bâtie dans un ordre gothique très agréable et fort bien éclairée, mais la croisée est un peu trop longue par proportion au chœur. Il ne faut pas manquer d'aller voir les reliefs de marbre qui sont autour du chœur, en face de la nef. Ils retracent l'histoire d'une peste arrivée, diton, en 1003, et dont on fut guéri par un saint cordon que la Vierge donna à un ermite. Tous ces reliefs sont très beaux; je ne les crois pas tous de la même main. Remarquez celui qui représente la Vierge paraissant sur les nues, et écoutant les prières de la multitude désolée qui est sur les murailles. Mais le plus magnifique est celui placé à gauche de la porte du chœur : il représente un prêtre administrant les secours spirituels aux pestiférés ; il vaut le tableau de la famille de Darius, de Lebrun, pour la variété de l'expression régnant sur les visages, qui tous expriment la plus profonde douleur. Contemplez surtout la tête et l'attitude du prêtre, le dernier soupir rendu par un mourant, une femme qui soutient sa mère renversée entre ses bras, et celui qui met sur le chariot des corps ensevelis. Je fus un quart d'heure saisi d'admiration devant ce magnifique tableau : on ne s'aperçoit pas que la couleur lui manque.

Nous finîmes par l'hôpital, splendide et vaste bâtimentdigne des Romains. La principale cour est un carré oblong, de quinze croisées de long sur onze de large. La chapelle, dont le portail n'est qu'à moitié fait, sera vis-à-vis de la porte d'entrée. Trois étages et un souterrain régnent tout autour de cette cour, et toutes les pièces sont doubles et partagées par de beaux et solides piliers de pierre noire, qui est une espèce de marbre et qui en aurait le poli, si on voulait. Toutes ces pièces sont voûtées, avec un air de grandeur et de solidité imposante. Autour de cette cour principale, il y en a encore plusieurs autres, entourées de bâtiments construits dans le même goût et avec la même solidité. Tout cet édifice immense, qui n'est point encore achevé, a été commencé, il y a quatorze ans, sous M. de Machault, contrôleur général; imaginé, conçu, suivi et exécuté par un ingénieur, nommé Aved, qui nous mena partout et qui me parut une excellente tête. Cet homme n'a, pour cela, que 2,000 livres d'appointements du Roi. Dès

le temps que M. de Machault était intendant de [Valenciennes, on avait formé le projet de cet édifice et on avait déjà deux cent mille francs en caisse pour le commencer. Quand le Machault fut fait contrôleur général, comme il connaissait la niche, il prit les deux cent mille francs à titre d'emprunt pour le Roi, et ne les a jamais rendus. Cet immense hôpital est fait à deux fins : il peut, en temps de siège, fournir des magasins qui contiendront deux cent mille sacs de blé, et loger à l'aise quinze mille hommes; il est hors de portée des bombes.

Retourné de là à l'intendance, je trouvai une marchande de dentelles, nommée Mme Chauvin, à qui j'achetai trois paires de manchettes pour dix louis. Nous revînmes dîner à Raismes, et nous admirâmes la belle inscription qui est au-dessus de la porte de l'église paroissiale de ce village ; M. de Cernay Ta bâtie et elle est jolie, quoique petite. Cette inscription, qui annonce le goût de son auteur, est conçue en ces termes :

D. de Cernay me locat, Sancto Nicolao me dedicat.

Elle est, comme on le voit, dans le genre de l'inscription du pont de Beaune. Le soir, nous fîmes une partie de quinze. M. de Puységur me promit de faire dessiner, dans l'église de Notre-Dame de Valenciennes, le beau morceau de la peste que je lui ai vanté; il emploiera pour cela un jeune peintre nommé Watteau, petit-fils du fameux peintre de ce nom qui était de Valenciennes. Ce peintre dessine bien et a fait, en particulier, un fort joli tableau représentant Mlle le Danois conduite par son grand-père à Minerve, sous les auspices de la déesse de la Santé : ce petit tableau est dans le cabinet de M. de Cernay, à Raismes.

Le 14, nous partîmes à quatre heures du matin pour Cambrai. Il faut revenir prendre le grand chemin à la porte même de Valenciennes et tourner à droite. La première poste est à quatre grandes lieues, à Bouchain ; on voit, en passant, sur la droite, la petite ville de Denain et la plaine où se donna cette fameuse bataille qui sauva la France. Les terres sont belles et fertiles; plusieurs étaient couvertes de colza, plante dont la graine noire fournit de l'huile pour la marine. L'Escaut, qui serpente dans cette plaine, ne paraît là qu'un petit ruis-

seau; il se partage en deux bras à une petite distance de Valenciennes, après y être entré. Les charbons de terre sont chargés sur des bélandres (1) que porte le bras le plus proche des fosses, et que l'on a grossi en soutenant les eaux par des vannes, qui sont près du pont de bois conduisant à la ville. Cette écluse empêche que les bélandres ne puissent passer. Elles sont donc obligées de remonter pour gagner l'autre bras; de là, elles vont jusqu'à Ostende par les canaux.

A Escandœuvres, à une [demi-lieue de Cambrai, M. l'archevêque trouva son carrosse et toute la cavalerie qui venait au-devant de lui. Les écoliers de la ville, habillés en grenadiers et avec des moustaches postiches, l'avaient précédée. Montés sur des chevaux, dont quelques-uns se culbutaient, ils laissaient leurs moustaches dans les boues. Les dragons vinrent aussi, ainsi que plusieurs carrosses des chanoines et des principaux de la ville. M. de Cambrai monta dans son carrosse et nous continuâmes la route dans celui du voyage. Le cortège du prélat avait le plus grand air. Douze coups de canon et toutes les cloches annoncèrent son entrée, et toutes les rues jusqu'à l'hôtel de ville, étaient bordées par le régiment de Navarre sous les armes. M. de Cambrai, descendu à l'hôtel de ville, y reçut les hommages du corps de ville et lui fit un petit discours très bien composé.

De là, il se rendit à son palais où il reçut les échevins de la ville et entendit un très grand nombre de harangues. Nous dînâmes gaiement, n'ayant d'étrangers que le comte de Guines et son lieutenant-colonel. Sur les quatre heures après midi, la porte fut ouverte à tout le monde et le grand cabinet se remplit de tout ce qu'il y a de meilleure compagnie à Cambrai. La plupart des femmes y sont fort laides. Mme delà Porterie, femme du commandant, est fille de feu M.Lamouroux, trésorier général des États de Languedoc, et a sa mère avec elle. La seule jolie personne que j'aie aperçue, est Mme des Gaudières, femme du lieutenant de roi : elle a un très joli visage, une physionomie douce et fine, l'air de dix-huit ans quoiqu'elle en ait bien trente, et ni plus ni moins de coquet-

(1) Petits bâtiments de transport, à fond plat, dont on se sert principalement sur les canaux et dans les rades.

terie que ce qui lui faut. Je fus très content d'elle, et elle me rendit plus odieuse encore cette insupportable Mme de Lage, fille de Mme de Nicolaï, qui disait d'elle: « Mon gendre n'est pas encore cocu, à ce que je crois ; mais cela ne tardera pas. »

Elle se trompait, et j'aurais juré sur la mine du gendre et sur les yeux de sa femme, qu'il l'était depuis longtemps.

A sept heures, nous assistâmes au feu d'artifice dont quelques rotations manquèrent. M. de Cambrai y mit le feu lui-même de la fenêtre de l'hôtel de ville.

Avant de me coucher, je travaillai à un projet d'acte capitulaire destiné à fonder une messe pour le Roi à l'église de Cambrai, et j'écrivis jusqu'à minuit et demi, ce qui m'empêcha de bien digérer le léger souper que j'avais fait. Je continuai le 15 au matin; M. de Cambrai, qui alla à neuf heures au chapitre, proposa et fit accepter cette fondation.

Comme c'était la fête de saint Léopold, patron de l'archevêque, la musique de son chapitre lui donna, à sa messe et dans sa chapelle, un fort bon morceau que je n'entendis point. Je me rendis ensuite, avec lui, l'abbé Pluquet et l'abbé de Turtot, au séminaire. Il est formé des bâtiments qui appartenaient à la communauté des Jésuites, et séparé de ce qui était le collège. M. de Cambrai a obtenu des lettres patentes assurant à son séminaire cette partie de la dépouille des Jésuites.

L'église appartient au séminaire, mais le collège en a l'usage. Elle est très belle. La voûte en est régulière, hardie et soutenue par deux rangs de colonnes rondes, auxquelles correspondent autant de pilastres de l'ordre corinthien adossés contre le mur. Entre ces pilastres sont de grands et fort beaux tableaux qui rappellent la vie et les miracles de Jésus- Christ. Je remarquai, dans la salle des exercices, un tableau dans lequel on voit un Jésuite communié par deux anges, dont l'un tient le calice et l'autre l'hostie. La Vierge est derrière eux qui leur donne Tordre. Un autre tableau, dans le même lieu, représente l'Annonciation, et l'ange est habillé en dalmatique, avec une espèce de capuchon rabattu.

Nous allâmes, de là, faire quelques visites, à M. le marquis de Wargnier, à M. de la Porterie, à M. le doyen, qui fut- le seul que nous trouvâmes et chez qui j'avais été causer la veille, après le feu d'artifice. Il est un peu mieux de sa chute

qu'il ne l'était au carême dernier, et marche un peu, mais presque toujours appuyé des deux mains sur les bourdons (1).

Nous étions douze personnes à dfner. A trois heures, vinrent sept ou huit députés du chapitre, que M. l'archevêque harangua sur une difficulté qu'il soulevait relativement au bureau permanent des États. Il prétendait que son député en était membre essentiel, sans avoir besoin de la mission des États généraux. On me fit rester, et je fus obligé de haranguer moimême. Nous proposâmes un tempérament : c'est que ce député fût toujours du bureau, mais qu'il fût reconnu des Etats généraux, et ne fît aucunes fonctions qu'après avoir eu leur agrément, qu'ils ne pourraient cependant lui refuser.

A cinq heures, le cabinet se remplit comme la veille ; je fis un brelan avec Mme des Gaudières, le vicomte de Berghes et deux autres. M. Taboureau arriva. La pluie fut très forte le reste du jour, et nous continuâmes, pendant la soirée, la poule au trictrac que nous avions commencée la veille. Nous apprîmes qu'un malheureux voiturier de Cambrai, loué par deux particuliers pour transporter des marbres, étant arrivé à Amiens avec ses conducteurs, avait été surpris de voir sa voiture arrêtée et ses conducteurs s'enfuir: le marbre était creux et plein de tabac de contrebande. Ce voiturier, quoique très innocent, a été mis en prison, où il est encore, et même condamné à de très fortes amendes.

L'abbé de Biré, chanoine de Saint-Géry, était de notre poule. Il nous conta qu'un homme, en prison pour vol, s'étant étranglé lui-même, les juges du chapitre de Saint-Géry avaient imaginé qu'ils ne pouvaient lui faire son procès pendant les vacances., et que, pour attendre la rentrée, ils l'avaient salé. Il en a coûté deux cents livres de sel; après quoi ces officiers ont condamné le suicidé à être pendu par son cou pour vol, et par ses pieds, pour s'être tué.

Le dimanche 16, M. de Cambrai assista à la grand'messe, et j'allai entendre celle de onze heures et demie, après laquelle le prélat me mena voir la parade du régiment de Navarre. J'en fus aussi émerveillé qu'à Compiègne. Nous dînâmes, ce jour-

(1) Longs bâtons, surmontés d'un ornement en forme de pomme, dont se servent ordinairement les pèlerins dans leurs voyages.

là, chez M. le marquis de Wargnier, vieux et bossu, jouissant de 50,000 livres de rente, après en avoir mangé cinquante autres. Il est seigneur de Grèvecœur, et en cette qualité, châtelain de Cambrai. Nous y fîmes grande et mauvaise chère. J'y jouai au whist avec Mme de la Porterie; elle est petite, mais assez aimable, et bonne femme.

Le soir, il fallut passer la soirée chez M. de la Porterie, son mari, maréchal de camp, commandant de la place parce qu'il est à la tête de l'école d'équitation de dragons. Sa maison était illuminée en dehors. Il y eut, pendant tout le souper, la musique du régiment de Navarre. M. de Cambrai s'en alla à l'entrée du souper. Je ne me mis pas à table et je jouai au quinze avec le baron de Furnal, frère du prévôt du chapitre, et avec trois autres. Je mangeai un morceau au dessert et fis un brelan avec Mme de Nicolaï. Elle était arrivée avec son mari pour les États et était logée à Saint-Aubert. J'avais été la voir en sortant de chez M. de Wargnier, et j'assistai au compliment qui lui fut fait par le Corps du magistrat.

Le lundi 17, je restai dans ma chambre toute la matinée, croyant qu'il n'était pas permis d'entrer aux États. Cependant, tout le monde y entre avec les commissaires du Roi. M. l'archevêque adressa un discours aux États avant l'arrivée de ces commissaires, et à ceux-ci lorsqu'ils vinrent faire la demande. Ils y répondirent à merveille et on fut très content de la harangue de M. Taboureau. La place de l'archevêque est sous un dais dans le fauteuil du milieu ; il la cède et se met dans le fauteuil de droite quand les commissaires du roi paraissent : le commissaire d'épée prend la place du milieu. Son fauteuil et celui du prélat ont deux carreaux, celui de l'intendant n'a que le carreau du dos.

Après les États, M. l'archevêque donna un très grand dîner à tout ce qui avait composé l'assemblée. J'allai faire des visites, l'après-midi, et je revins à l'archevêché sur les six heures.

La vie de l'archevêché était assez uniforme: la journée était donnée aux affaires ; à six heures, tout le monde arrivait. Le prélat faisait la partie, et il y avait alors sept ou huit tables de jeu dans la salle. Le monde s'évadait à huit heures. On soupait avec dix ou douze personnes, point de femmes; on

jouait ensuite au trictrac, et le prélat était on ne saurait plus aimable dans ces soirées.

Le mardi 18, chapitre dans lequel on arrêta que, pour témoigner au Roi sa reconnaissance, il serait célébré tous les ans, le jour de la naissance de Sa Majesté, une messe solennelle pour la prospérité de son règne et pour la conservation de sa personne.

Le mercredi 19, M. Taboureau repartit à Valenciennes, et je dînai avec lui chez Mme des Gaudières. Il y avait eu vicariat à l'archevêché et l'abbé Pluquet n'avait pu être du dîner. On appelle vicariat une assemblée de tous les vicaires généraux, qui se tient deux fois la semaine, et dans laquelle se décident, à la pluralité des voix, toutes les affaires ; cette forme d'administration est très ancienne et la meilleure de toutes.

Le jeudi, nous allâmes voir, au manège, les exercices d'équitation des dragons, dont j'avais vu, la veille, la théorie. Ce M. de la Porterie a peu d'esprit, mais il est enthousiaste des exercices de la cavalerie, et rien n'est mieux entendu que sa conduite à cet égard. J'entendis des dragons répondre à merveille sur tous les principes de Téquitation et même sur l'anatomie du cheval, dont ils démontraient l'ostéologie sur un squelette de cheval, monté par un squelette d'homme, où il ne manquait pas un cartilage.

Les évolutions et les exercices me parurent au-dessus de tout ce que j'avais vu. J'allai de là, avec l'abbé Pluquet, visiter l'église de Saint-Sépulcre, magnifique monument bâti à la moderne, avec des pilastres d'ordre corinthien et une fort belle croisée. Elle est, comme presque toutes les églises de Cambrai, pavée de marbre. On remarque, dans la croisée, de grands tableaux qui imitent si parfaitement le relief que Ton s'y méprend. Ils sont l'ouvrage d'un Allemand, nommé Géraërt. Il avait ce talent au suprême degré; mais ses tableaux étaient bien ou mal dessinés, suivant qu'il copiait un bon ou un mauvais ouvrage. Le seul de lui qui ait un beau dessin, est dans la sacristie et représente Jésus-Christ sur la croix. Le chapitre est superbe, de forme ovale, et surmonté d'une coupole hardie, tout à jour, dont la voûte n'est soutenue que par les barreaux de fer qui séparent les vitrages dont elle est entourée. La bibliothèque est belle et dans un vaisseau fort

élégamment orné. Cette abbaye appartient à des Bénédictins de l'ancienne observance. Je remarquai, dans le cloître, un vitrage où saint Benoît est peint fustigeant, à grands coups de bâton sur les épaules, un de ses moines. Le diable, chassé par ces coups, sort de dessous la jaquette du moine, où il s'était logé entre ses jambes.

Le défaut de cette église, c'est que la base des pilastres est beaucoup trop haute pour le fût.

Le vendredi, à huit heures du matin, nous partîmes en poste au Cateau-Cambrésis, qui est à cinq lieues, de deux mille quatre cents toises chacune, et où conduit la plus belle chaussée du monde. Ce pays est magnifique. On change de chevaux à Inchy, à trois lieues de Cambrai. M. l'archevêque ne voulait que se promener, et fut bien surpris de trouver le courrier de la poste qui lui apportait un bouquet à une demilieue d'Inchy.

Il lui fit passer son chemin; mais au bout de quelque marche, nous vîmes arriver des hussards, en moustache et en habit rouge, se tenant ridiculement sur leurs chevaux et se servant de leurs pistolets et de leurs sabres en guise de fouet. Après eux vinrent des cavaliers en habit rouge, et toute l'infanterie, en habit gris, bordait le chemin. M. de Cambrai, qui ne s'attendait pas à une réception, était en colère et ne pouvait se tenir de rire ; M. le comte de Guines faisait les meilleures plaisanteries du monde et nous étions extrêmement gais. Le canon tira quand nous approchâmes, les cloches sonnèrent, et toutes les voix répétèrent : Vive Jtfonseigneur!

Nous vînmes descendre dans une petite maison qui a une assez grande cour, et qui est le seul logement que les évêques aient là. Dans la première pièce, une troupe de bergères : il fallut entendre le compliment. Le magistrat, composé de sept ou huit personnes en robe, dans l'autre pièce, fut brusqué et n'eut pas le temps de débiter sa harangue : on lui dit qu'il avait été convenu que la réception ne se ferait que l'année suivante. A ce moment, les bergères demandèrent à entrer pour chanter leurs chansons. L'abbé de Turtot était grondé, se défendait; l'abbé de Biré riait sous cape et gardait son sang-froid. Enfin, nous montâmes dans le vieux carrosse de

l'abbé de Saint-André pour aller nous promener. Toutes les cavalcades nous suivirent; il fallut faire fermer les portes de la ville pour nous promener en paix. Nous allâmes marquer la place où M. de Cambrai doit bâtir sa maison de campagne, à mi-côfe, dominant à gauche la ville du Gâteau, et à droite, un fort beau vallon. Il aura derrière lui, mais environ à six cents toises, une petite rivière dont il lui faudra amener les eaux. Nous poussâmes par delà cette rivière pour visiter les bois de l'archevêque ; ils sont très vastes et seront très beaux. Il existe, dans cette forêt, un ermitage, que nous trouvâmes fort puant, où trois ou quatre ermites montrent à lire à des enfants que les paysans leur envoient. En revenant, nous vîmes travailler à la chaussée qui continue celle par laquelle nous étions venus, et qui mènera jusqu'à Landrecies.

Le Cateau est une petite ville fort bien bâtie et prodigieusement peuplée. Les rues y sont belles et propres, les églises jolies. Nous dînâmes à l'abbaye de Saint-André. L'abbé est un imbécile qui, déjà abruti par le vin, est devenu absolument stupide par une attaque d'apoplexie. Après une harangue fort plate, nous eûmes un immense dîner tout froid, avec d'excellent poisson mal accommodé. Toute la communauté dîna avec nous, hors les moines qui étaient aune petite table. Nous fûmes fort surpris de voir, après le service de l'entremets, reparaître un énorme service de rôti gras et maigre que l'on nous dit être le complément du dîner. On supprima cependant un quatrième servioe, parce qu'on jugea qu'il nous ennuierait. Au milieu du troisième était, entre deux serviettes, une pièce de vers français à la louange de l'archevêque. Je ne pus la lire parce que j'étouffais de rire. Après dîner, M. de Cambrai envoya chercher le premier magistrat pour adoucir un peu le chagrin qu'avait pu causer la réception du matin.

Nous allâmes voir l'église qui est belle et claire; ensuite le collège, qui est dans la plus jolie situation du monde ; la cour est une espèce de terrasse donnant sur la campagne. Les corridors sont très propres; chaque pensionnaire a sapetite chambre bien blanche et bien nette. Il y eut, dans la salle des exercices où tous les pensionnaires étaient rangés en haie, une harangue et une pièce de vers déclamée. Nous montâmes là en carrosse

et nous partîmes, reconduits par les troupes ridicules qui nous fournirent bien des sujets de rire.

M. de la Porterie et le lieutenant-colonel de Navarre qui étaient venus après nous, s'en revinrent en même temps. En arrivant, notre cocher pensa nous jeter dans un des fossés de Cambrai, bien que tous les habitants eussent mis des chandelles sur leurs fenêtres pour nous éclairer.

Le samedi 22, l'abbé Pluquet et moi allâmes faire nos visites d'adieu. Nous vîmes aux Capucins un magnifique tableau de Rubens, représentant la sépulture de Jésus- Christ.

Le magistrat de Cambrai a décrété un soldat qui avait tué une femme. Celle-ci, dit-on, n'avait pas répondu lorsqu'il lui avait ordonné de se retirer. Ma malle était partie le jeudi précédent, aussi mon paquet fut bientôt prêt. Nous soupâmes gaiement; M. de Cambrai était enrhumé et avait mal à la tête du mauvais repas de la veille. Comme nous devions partir tard, nous jouâmes au quinze, après souper, M. de Guines, M. de Lénonchelles, le baron de Fumai, M. l'archevêque et moi. Nous continuâmes avec le vicomte de Berghes, quand M. l'archevêque se fut retiré pour terminer ses paquets. A deux heures, nous nous mîmes en voiture. Nous étions à cinq heures à Péronne ; une messe nous attendait. Elle fut servie par le curé, qui s'appelle la Morlière, et qui a été de la licence de M. de Cambrai. Nous roupillâmes de notre mieux en voiture; mais, à Gournay, il nous fallut passer près de trois quarts d'heure à faire mettre un lien en fer à une roue dont la bande était cassée. On nous donna la plus belle chambre de l'auberge; autrefois, elle avait été meublée par M. de Saint- Albin, qui ne manquait jamais d'y coucher quand il allait à Cambrai.

La première poste de Cambrai se nomme Bonavy : cela vient sans doute de bona vista. En allant, on voit, avant que d'y arriver, le clocher de Cambrai à gauche; mais, à Bonavy, on tourne tout droit et on l'a toujours vis-à-vis de soi, le chemin étant aligné sur le clocher.

Malgré notre mésaventure, nous étions à une petite lieue au delà de Pont-Sainte-Maxence sur les dix heures et demie, lorsque l'essieu de notre voiture, mal raccommodé à Arras,

cassa dans le même endroit où il avait été rompu. Il fallut, en enrageant, aller à pied jusqu'à Pont et humer le brouillard. Là, nous trouvâmes, dans une mauvaiseau berge, un cabriolet ouvert, où nous cahotâmes jusqu'à Senlis. Nous courûmes chercher des voitures, et un certain M. de Beauregard, officier retraité, qui a épousé une jeune femme de ce pays-là et y jouit de dix à douze mille livres de rente, nous prêta un diable (1) assez propre avec lequel nous allâmes jusqu'au Bourget. Heureusement, on s'aperçut, à la poste, que l'essieu était rompu et qu'il nous eût jeté par terre à une portée de fusil plus loin. Nous essayâmes d'abord un mauvais cabriolet peu solide, mais il en arriva un autre à la poste que nous prîmes. Enfin, nous atteignîmes l'Arsenal sur les sept heures; nous eussions pu y dîner sans tous nos accidents. Je soupai chez moi de très bon appétit, me couchai à dix heures, et dormis sans me retourner jusqu'à sept heures du matin.

Renvoi de la page 161. — Extrait du journal de Moreau au sujet du mariage de Mme de Galliffet.

C'est le vendredi 17 octobre 1766, que je me suis rendu à Paris chez Mme de Galliffet (2), d'après une invitation qu'elle m'avait fait faire la veille en m'envoyant un exprès. Elle m'a appris son mariage résolu avec le vicomte de Sarsfield (3). Le même jour, je vis le comte, frère aîné de celui-ci, et je le jugeai très difficile en affaires. Il s'agissait du projet de contrat de mariage : il voulait faire une assurance d'une terre, pour lui et sa sœur, qui ne les engageât à rien. Il a réussi : Mme de Galliffet était fort occupée de son amour, peu des clauses de son contrat de mariage; mais je l'ai avertie et je n'ai rien à me reprocher.

(1) Diable, espèce de calèche dans laquelle on peut se tenir debout.

(2) Sur la fin du mois de décembre 1761, projet de mariage de Mme de Galliffet avec M. de Mouchy. (Journal de Moreau.)

(3) 29 avril 1766, jour de Pâques. — Le vicomte de Sarsfield vient d'être fait inspecteur général de cavalerie. (Journal de Moreau.)

Je m'en retournai le samedi à Ville-d'Avray, et le dimanche je dînai à Versailles, chez M. le duc de la Vauguyon, revenu la veille de la noce de son fils avec Mlle de Pons. Mais, le mardi 21, j'allai à Paris dîner chez Mme de Galliffet, et l'aprèsmidi nous eûmes, chez M. de Castries, une conférence avec M. le marquis de Lévis et le comte de Sarsfield pour convenir de quelque chose sur le contrat de mariage. Je fis régler que le mari et la femme seraient séparés de biens, et je ne pris certainement pas d'estime pour le comte de Sarsfield. Le mercredi, je retournai à Ville-d'Avray, après avoir expliqué au notaire ce qu'il avait à faire...

Le lundi 27, nous eûmes chez le notaire des altercations avec M. de Sarsfield, le comte : il s'agissait de cette ridicule assurance dont il n'a pas voulu démordre. Mme de Galliffet, avertie, pensa écrire qu'elle n'en voulait point, fit sa lettre, la déchira ensuite, et prit le parti de ne la pas envoyer et de les laisser faire. Je soupai chez elle tête-à-tête.

Le lendemain 28, son mariage se fit à midi, dans la chapelle de l'hôtel de Castries : nous dînâmes chez elle avec Mme de Tavannes. Cette journée me parut fort ennuyeuse, et je ne sortis que pour faire quelques visites et aller chez La Pipe, fameux jardinier, lui demander des oignons de fleurs qu'il m'apporta le mercredi 29.

Le souper de noce se fit chez M. de Castries, et la mariée me donna son portrait en pastel que j'emportai dans mon carrosse.

Renvoi de la page 176. — Voyage à Verderonne et visites aux châteaux de Fitz- James et de Liancourt.

Mardi, 11 août 1767. — Mme d'Andlau, le jour de mon arrivée à Verderonne, était partie pour Paris, où elle a tenu compagnie à M. de Polastron qui se croyait mort et qui était réellement assez malade. Pendant son absence, nous avons fait partie d'aller nous promener à Liancourt sur des ânes. Cette promenade a été fort gaie. Nous y avons trouvé Mme de

Valentinois, M. de la Vaupalière et M. l'évêque d'Orléans, qui étaient venus s'y promener pendant le séjour du Roi à Chantilly. Le salon de Liancourt m'a paru très beau. J'ai admiré, dans le parc, un bassin en coupe de marbre, de plus de dix pieds de diamètre, fait d'une seule pièce, élevé sur un pied et admirablement sculpté : c'est une antique.

Mme d'Andlau est revenue le vendredi 14...

Le mardi 18, Mme et Mlle de Monteclair sont arrivées à Verderonne. La mère est une assez grande femme, maigre et sèche, toujours en mouvement, bonne et serviable amie, mais qui n'a pas beaucoup d'esprit, et à qui, du temps qu'elle se croyait jolie, il est resté un ricanement perpétuel et insupportable. Sa fille est graftde et laide, mais a encore plus de mauvaise grâce que de laideur. Elle a reçu une assez bonne éducation quant aux arts : elle dessine et joue du violon. Le reste de son éducation a été assez négligé. Elle paraît beaucoup aimer Mme de Polignac, sa cousine. Elle a ajouté, à notre société, le plaisir de joindre un violon aux deux excellentes harpes des deux cousines, qui ont chanté et exécuté des duos charmants.

Le temps s'est passé, de ma part, à travailler et à écrire le plus que j'ai pu. Nous avons beaucoup joué aux échecs et quelquefois au whist.

Le jeudi 20, le comte Jules (1) a été à Compiègne, et est revenu le lendemain dîner à Verderonne avec Mme la duchesse de Villequier, bonne et aimable femme, la douceur et l'honnêteté mômes.

Le lundi 24, nous avons été, avec Mme et Mlle de Monteclair, voir le château de Fi tz -James qui est à deux portées de fusil de Clermont, sur le grand chemin, dans la position la plus agréable : le parc est entouré d'un côte de canaux, et de l'autre, de la rivière. Vis-à-vis du pavillon de la gauche est une allée très longue, nommée l'allée du Grand Canal, ayant, à gauche, le canal dans toute sa longueur, et, adroite, un parc extrêmement bien percé, dont on voit successivement les routes avec leurs belles distributions. Le grand canal est coupé par un autre, qui vient s'y rendre par une décharge arrêtée par des

(4) Le comte Jules de Polignac.

vannes, et à la tête duquel est une magnifique cascade. Nous rencontrâmes, le long des canaux qui bordent le parc en tournant, M. Gibert et M. Castoul; ce dernier est provençal, élu à Clermont et médecin. Ils nous firent promener partout. Mme de Honteclair n'était pas fâchée que l'on pût apprendre au duc de Fitz-James, dont le fils est à marier, que Mlle de Monteclair était une héritière de douze cent mille francs. Le château est régulier, quoique' ancien, bien situé pour la vue. J'ai été faire une visite au duc de Fitz-James qui m'a très bien reçu et a fait offrir aux dames des rafraîchissements. Nous sommes arrivés à Verderonne sur les deux heures. Ce château de Fitz-James se nommait autrefois Wartly, et appartenait à un M. de la Ferté qui fut obligé de disparaître pour un duel. Il fut plusieurs années dans ce château sans se montrer. Un de ses amis, sachant que Louis XIV l'avait aimé, crut bien faire de parler de lui en sa présence et de lui dire : t Enfin, ce pauvre la Ferté est bien triste et bien ennuyé dans son château. » Louis XIV ne dit rien. L'ami de la Ferté revint plusieurs fois à la charge sans que le Roi parût l'entendre. Enfin, comme il répétait toujours le même propos, ce prince lui dit : « Je vous entends, je vois bien que vous voulez que je le fasse arrêter; » et il en donna l'ordre. La Ferté prévenu partit sur-le-champ, et dans la suite vendit son château au maréchal de B..., qui fit changer, par lettres patentes, le nom de Wartly en celui de Fitz-James.

Le 26, Mme et Mlle de Monteclair sont parties et ont emmené M. d'Andlau.

Le lendemain, ma femme a fait bien des emplettes de toile et de mousseline, et, le samedi 29, nous sommes partis après avoir envoyé nos malles le vendredi, par la voiture de Creil. Nous avons pris la poste jusqu'à Chantilly, et nous sommes venus avec nos chevaux chez Mme Loyseau, qui finissait son dîner quand nous y sommes arrivés. Nous sommes restés à Saint-Brice jusqu'au lundi, l'après-midi, 31 août. Le dimanche 30, nous avons été voir la maison de campagne de Duvaudier : c'est le château de Groslay que Dangy (1) lui prête et où il chasse tout le temps qu'il y est. La situation du salon

(1) Dangy, fermier général.

est agréable; du reste, il est assez petit et les jardins sont mal cultivés.

(Extraits du journal de Moreau.)

Renvoi de la page 250. — Extraits du journal de Moreau sur le chancelier de Maupeou.

Dimanche de Pâques, 31 mars 1771. — M. de Sartine est en butte à la haine de M. le chancelier, qui l'accuse de ne point veiller assez sur les écrits que l'on publie contre lui. M. Lenoir, ami du lieutenant de police, partage cette espèce de disgrâce. Il m'a conté que M. de Sartine ayant voulu se justifier, et ayant obtenu pour cela un rendez-vous de M. le chancelier, celui-ci ne lui avait pas laissé le temps de parler, l'avait pris sous le menton et lui avait dit : < Eht fi donc, mon ami, tu es fou ; je t'estime et sais tout ce que tu vaux; compte sur moi comme sur ton ami. >

Il est cependant vrai que le Roi a mal reçu M. de Sartine et qu'on travaille à lui donner un successeur. La confiance du public l'a retenu en place.

Lundi, i« avril. — J'ai appris du procureur général que l'évêque d'Orléans était arrivé au Mans le samedi 23, pour dîner. Il a été descendre chez l'évêque, son ami; les moines sont venus le saluer. Il les a priés de lui faire arranger une chambre et des logements pour ses gens, car il n'a point de palais abbatial. Le soir, il a fait collation dans sa chambre.

Des gens qui se disent très instruits de sa disgrâce, la content de cette manière : Madame Victoire l'envoya chercher pour lui faire une recommandation. Il ne put lui accorder ce qu'elle demanda. Elle insista et il prit de l'humeur. Il en avait lorsqu'elle le mit sur le chapitre des affaires publiques et il se déchaîna contre le chancelier. Deux heures après, celui-ci arrive, se fait annoncer et vient demander à Madame Victoire à se justifier sur les imputations de l'évêque. Il le fait de manière à effrayer la princesse sur la témérité de M. d'Orléans. Elle demeure interdite. Le chancelier lui déclare qu'il va de ce

pas se plaindre au Roi. Madame fit avertir sur-le-champ le pauvre prélat, mais le coup était déjà porté.

Renvoi de la page 289. — Extrait des registres du parlement de Provence.

Du 19 octobre 1771, les chambres assemblées,, la Cour,

Après avoir ouï le discours prononcé par M. le conseiller Moreau pour prendre congé d'elle et recevoir ses ordres, et s'être fait représenter l'arrêté de la Cour des Comptes, aides et finances du 7 décembre 1763, a arrêté que ledit sieur conseiller Moreau est remercié des soins qu'il a pris jusqu'ici, et qu'il est invité par elle, de conserver et accepter même de nouveau le titre et les engagements de son député perpétuel, pour traiter et suivre, auprès du Roi et des ministres de Sa Majesté, toutes les affaires qui peuvent intéresser le Parlement;

A arrêté pareillement, que la gratification qu'elle lui faisait annuellement, sera et demeurera continuée pour le dédommager des dépenses occasionnées par ladite députation, et qu'à cet effet, Frégier, caissier de la compagnie, continuera de lui envoyer annuellement la somme de 2,400 livres qu'il est autorisé à prendre sur les deniers qui entrent dans sa caisse;

A arrêté de plus, que ledit sieur conseiller Moreau est irrévocablement et pour toujours dispensé dé la résidence de la ville d'Aix, et qu'à cet effet il jouira, quoique absent, de tous les gages et émoluments attachés à son office et aux fonctions qu'il exige, étant réputé présent par la compagnie, laquelle a toujours reconnu et reconnaît les services qu'il lui a rendus, et ceux qu'il lui rendra par la suite, voulant, ladite Cour, lui faciliter en même temps les moyens de remplir avec assiduité auprès de M. le comte de Provence- et dans son conseil, les fonctions de son office de premier conseiller, et de procurer au Parlement la protection d'un prince protecteur né de cette province. S'en rapportant au surplus, ladite Cour, au zèle, à la fidélité et à l'attachement dont ledit sieur conseiller Moreau

lui a donné les preuves les plus certaines et les témoignages les plus authentiques. Signé : Albertas. Collationné, Regibaud.

Renvoi de la page 333. — Note sur Mlle Sainval extraite du journal de Moreau.

Je soupai chez Mlle Dubois avec Barbon et Mlle Sainval, excellente actrice que j'avais envie de voir déclamer. Je lui trouvai le même talent que je lui avais aperçu à son début. Il est étonnant que Mlle Durancy balance les suffrages. Il est vrai que celle-ci est protégée par Mlle Clairon et ses amis qui font tout ce qu'ils peuvent pour étouffer les talents de la Sainval. Celle-ci même a eu un mauvais succès : le maréchal de Richelieu voulant la voir jouer avant que de partir pour Bordeaux, elle ne put le refuser, joua le neuvième jour de sa couche, se trouva mal sur le théâtre et manqua de voix. (Dimanche, 14 décembre 1766.)

Autre note relative à la Comédie-Française.

S novembre 1754. — Il y a eu, à Fontainebleau, une grande querelle entre les gentilshommes de la Chambre et les capitaines des gardes du corps au sujet des loges de la Comédie, les uns et les autres prétendant que l'on devait s'adresser à eux pour y avoir place. Les capitaines des gardes avaient même fait mettre des cadenas aux portes des loges. M. de Luxembourg les a fait casser; le Roi en a été informé et l'a approuvé.

(Journal de Moreau.)

Appréciations qu'on rencontre dans le journal de Moreau {qui avait une loge à la Comédie-Française) sur quelques acteurs, actrices, pièces, etc.

Nous avons été au Barbier de Séville, comédie de Beaumarchais, qui m'a fait le plus grand plaisir. Cette pièce fut donnée, jeudi dernier 23, en cinq actes, et échoua. Elle fut presque sifflée et on crut qu'elle ne reparaîtrait pas. Il en a retranché beaucoup de choses inutiles et indécentes ; il la remit en quatre actes, et dimanche dernier elle fut si bien aux nues, que les quatre premières scènes de la petite pièce se passèrent sans qu'on entendît les acteurs, tant on criait avec force l'auteur. — Elle est effectivement pleine de gaieté et de situations vraiment comiques. (Mardi, 28 février 1775.)

J'ai été à la Comédie, on jouait Œdipe, et j'ai été extrêmement content d'un nouvel acteur nommé Larive, élève de Mlle Clairon. (Mercredi, 3 mai 1775.)

On donnait Mahomet de Voltaire; cette pièce est horrible à voir. Larive y a joué très bien. (15 mai 1775.) i

Larive, qui faisait Oreste dans Electre, a joué les fureurs avec un mouvement si terrible que, la pièce finie, il est tombé dans un fauteuil et a été très longtemps sans pouvoir se relever. (24 juin 1775.)

Ma loge étant pleine de dames, j'ai vu Tancrède des coulisses où Mlle Sain val m'avait placé. J'étais à côté de Le Kain qui m'a dit que, malgré les efforts qu'il avait faits à Fontainebleau pour mettre en valeur Menchikoff de la Harpe, il ne conseillait pas à l'auteur de donner cette pièce à Paris. (15 novembre 1775.)

Entre les deux pièces, je suis allé voir Mlle Sain val qui sort d'une grosse fluxion de poitrine. Elle m'a paru éteinte et je crains fort qu'elle ne puisse remonter sur le théâtre. (5 décembre 1775.)

Allé à la Comédie. On donnait Iphy génie. Mlle Vadé, nouvelle actrice, jouait le rôle d'Iphygénie et a joué très juste. (2 mars 1776.)

Vu Brutus de Voltaire. U était joué par un nouvel acteur qui grassaie et nous a paru faire beaucoup de contorsions et de grimaces ; on le nomme Beaumanoir. (10 juin 1776.)

Mlle Sainval, la cadette, grassaie un peu, mais joue bien. (Juillet 1776.)

D'autre part, voici ce que Moreau raconte en 4774 sur Beaumarchais :

Mardi gras, 15 février 1774. — Le quatrième mémoire de Beaumarchais fait un bruit extraordinaire. Il fut distribué lundi, à la porte du bal de l'Opéra, à huit heures et demie du matin, et il en fut vendu près de deux mille à 48 sous. C'est une farce que ce mémoire ; la licence y est portée à son dernier période.

Vendredi^ 18 février. — Ce fou de Beaumarchais a été, son bonnet de nuit dans sa poche, retenir sa chambre à la Conciergerie.

Samedi^ 19 février. — M. d'Artagnan nous a conté chez Mme de Montmorency, que ce don Cabijo, que Beaumarchais avait fait destituer en Espagne, en 1764, était alors notre espion dans les bureaux de Madrid, et que c'était la raison pour laquelle M. d'Ossun était si empêché de renvoyer Beaumarchais.

Mardis 22 février. — On a commencé hier le rapport du procès de M. de Beaumarchais.

Samedi^ 26 février. — On a aujourd'hui jugé Beaumarchais, mais je n'ai pu savoir l'arrêt avant que de partir. La dame Goëzman a été condamnée au blâme ainsi que Beaumarchais; M. de Goëzman, hors de cour ; Bertrand etLejay, admonestés; les mémoires de Beaumarchais, brûlés par la main du bourreau comme scandaleux, calomnieux, et libelles diffamatoires; défense à Ader et à Bidaut, avocats, d'en signer de pareils à l'avenir; sur la plainte contre M. de Nicolaï, néant; l'arrêt affiché.

On a remis à un autre jour le jugement du procès sur le faux extrait de baptême ; Goëzman est perdu et donnera sa démission. Le duc de Noailles prétend que l'on a donné au président de Nicolaï 25,000 livres de rente viagère. Le contrôleur général, à qui j'en ai parlé, nie la quotité de la somme, mais m'a laissé entendre qu'il avait obtenu quelque chose.

Jeudi, 3 mars, — M. le duc de Villequier m'a assuré que l'on avait ordonné un sursis à l'exécution de l'arrêt contre Beaumarchais.

Dimanche, 19 mars. — Nous avons été à la Comédie. Nous comptions voir Eugénie, mais la police avait défendu de la jouer, et ce n'était pas sans motif : hier , à la représentation de Crispin rival de son maître, il y avait eu fracas d'applaudissements sur les plus légères analogies avec l'affaire de Goëzman.

Jeudi, 17. — M. Goëzman a été jugé; on avait fait l'impossible pour lui faire donner sa démission qu'il a refusée. Il a été condamné au blâme et à l'amende ; il a été déclaré incapable de posséder aucune charge et on a ordonné la correction du registre de baptême.

INDEX ALPHABÉTIQUE

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