‹ Mes souvenirs littérairesChapitre 13 sur 19 · Scène II JUS-DE-PIPE, LE MARQUIS · texte numérisé non relu

Scène II JUS-DE-PIPE, LE MARQUIS

le marquis. — Pas possible ! Toi, ma vieille ?

jus-de-pipe. — Soi-même.

le marquis. — Eh bien! et le régiment ?

jus-de-pipe. — Il m'a lâché. Et toi, qu'estce que j'ai appris chez le troquet du coin? Tu es marié?

le marquis. — Ça ne se voit pas quand je marche vite.

jus-de-pipe. — Conte-moi donc ça.

le marquis. — Tu sais que le travail et moi nous sommes brouillés de naissance. J'aime pas rappliquer au turbin.

jus-de-pipe. — Je comprends ça.

le marquis. — Mais comme je tiens à boulotter tous les jours, je me suis dit : « Gaston, mon bonhomme, il faut te caser. Il est temps

d'utiliser les avantages que tu as reçus de la nature. »

jus-de-pipe. — Ça, c'est pas pour dire, tu as toujours été le plus distingué de nous tous.

le marquis. — Est-ce pas ?

jus-de-pipe. — Pour sûr. Tu nous fais honneur. On n'a pas toujours un marquis dans làbande... car tu es marquis ?

le marquis. — Comme du chien... à preuve que j'ai été tué à la bataille de Fontenoy.

jus-de-pipe. — Veinard!

le marquis. — Et puis, on a de l'éducation, on sait jacter avec les femmes. Cela m'a permis de taper dans les bourgeois et de lever une petite dinde qui avait du carme.

jus-de-pipe. — Tu es rien mariolle !

le marquis. — Que veux-tu, mon vieux Jus-de-Pipe? Elle m'avait dans la trompette, cette gosse ! Qu'est-ce que tu aurais fait à ma place ?

jus de-pipe. — Moi, j'aurais épousé toute la smala!

le marquis. — Je ne pouvais pas; elle n'a qu'un père... Est-ce que tu ne l'as pas ren-

contré dans l'escalier, ce vieux pot à tabac ?

jus-de-pipe. — Non. Qu'est-ce qu'il vend?

le marquis. — Il ne vend plus ; c'est un ancien filou retiré des affaires.

jus-de-pipe. — Feignant, va !

le marquis. — Entre nous, il commence à m'avoir dans le nez.

jus-de-pipe.' — Bail! qu'est-ce que ça fait, pourvu qu'il danse?

le marquis. — C'est qu'il ne danse plus avec la même grâce.

jus-de-pipe. — Diable! Mais la môme te gobe toujours ?

le marquis. — N'y a pas excès.

jus-de-pipe. — Faut pas perdre ça, Gaston ! Les temps sont durs, les compagnies financières n'offrent aucune sécurité.

le marquis. — Je te la ferai connaître, ainsi que sa vieille potence de père... Nous dînerons ensemble... j'ai le droit d'amener un invité... Aimes-tu le lapin aux truffes ?

jus-de-pipe. — J'aime mieux du veau.

le marquis. Il y aura du veau aussi.

jus-de-pipe. — En attendant, si tu payais un zinc ?

le marquis. — J'allai s te le proposer.

jus-de-pipe. — Alors, en avant, arrrch ! (Ils sortent ensemble, en culbutant M . Poirier qui entre au même instant .

le marquis. — Gare là-dessous !

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